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MONDIALISATION ET IDENTITÉS :

VERS UNE MONDIALISATION À VISAGE HUMAIN

 

Le 7 novembre 2000 se tint, à l'UNESCO, un colloque exceptionnel tant par la richesse de son sujet, que par celle de la diversité et de la qualité des intervenants.

 

                                                                                  source : Mme H. Lantigner

 

LA MONDIALISATION VA-T-ELLE CHANGER LE MONDE ?

Koïchiro MATSUURA,

Directeur Général de l'UNESCO

   

    La mondialisation n'est pas un phénomène récent. L'histoire du peuplement et des migrations humaines constitue en elle-même un lent processus de mondialisation. Ce qui est nouveau, c'est le rythme actuel du processus et le développement vertigineux des technologies de l'information et de la communication. Pour la première fois, le monde peut être appréhendé dans sa totalité.

A travers le thème choisi : "Mondialisation et identités", la question de l'unique face au pluriel est implicitement posée. Cette mondialisation peut-elle mettre en péril les identités par essence plurielles ? Si la mondialisation est au départ un processus économique et financier, scientifique et technologique, elle implique aussi de nouvelles formes d'organisation sociale, de nouvelles valeurs fondatrices, de nouvelles identités. Que va-t-il advenir des identités originelles ? Et du principe de pluralisme face au risque d'uniformisation, de standardisation ? Ces questions alimentent les réflexions à l'échelle internationale.

En réponse à ces questions, l'UNESCO a deux impératifs : politiques et éthiques. Elle plaide pour une régulation socialement plus juste et politiquement plus démocratique de la mondialisation et de ses incidences sur la grande majorité de la population.

L'engagement de l'UNESCO est de veiller à la réduction des inégalités en continuant son combat pour l'éducation.

 

Boutros BOUTROS-GHALI

Secrétaire Général de l'Organisation internationale de la Francophonie

L'occasion m'est donnée de livrer un certain nombre de réflexions sur une problématique essentielle de l'organisation internationale de la francophonie : celle de la mondialisation et des identités. La mondialisation va-t-elle changer le monde ? Nous savons que oui et nous sommes chaque jour les témoins des bouleversements qu'elle génère. La question est donc plutôt de savoir si ces changements seront bénéfiques ou non. Il n'y a pas de fatalité en la matière. Il faut que nous ayons le courage d'admettre que la mondialisation sera ce qu'on en fera.

Nous avons le devoir de nous interroger sur les grands problèmes sociaux et culturels qui doivent devenir les enjeux du débat et de la décision politique. Nous avons aussi le devoir de construire un projet politique pour la société globale, fondé sur le respect de la personne humaine et sur les valeurs de la démocratie. Car nous sentons bien que ce phénomène mondial est porteur de menaces et d'angoisses. La première menace est celle de voir l'Etat se dissoudre dans le marché. La deuxième menace est celle de voir se constituer des communautés agressivement repliées sur elles-mêmes au nom de la différence. La troisième menace est de voir les liens de solidarité traditionnels détruits, de voir des individus, des pays, des régions entières s'enfoncer dans la misère. De voir se dessiner un fossé d'un nouveau type entre ceux qui seront connectés et ceux qui ne le seront pas, entre ceux qui disposent de l'information et ceux qui n'en disposent pas.

Il nous faut éloigner ces menaces pour ne garder que le meilleur de la mondialisation.

 

MONDIALISATION: la loi du plus fort ?

Dominique MOISI

Directeur adjoint de l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI)

    Pour cette première table ronde consacrée au thème : "Mondialisation: la loi du plus fort ?", nous commencerons par nous demander : le plus fort est-il le plus moderne ? Le plus fort est-il le plus riche ? Le plus fort est-il le plus puissant au sens géopolitique du terme ?

Il y a évidemment une interprétation qui vient immédiatement à l'esprit et qui consiste à dire : la mondialisation est l'américanisation du monde. Mais on peut à l'inverse dire que la mondialisation ne doit pas nécessairement renforcer les inégalités, qu'au contraire, elle peut fournir l'instrument de la distribution égale des chances.

Nous avons réuni autour de cette table ronde trois personnes qualifiées pour discuter de ce premier thème :

Jacques LESOURNE, Président de Futuribles International.

José VIDAL-BENEYTO, Directeur du Collège des Hautes études de la Sorbonne, Secrétaire Général de l'Agence européenne pour la Culture à Bruxelles.

François de BERNARD, Président du Groupe d'Etudes et de Recherche sur les Mondialisations.

 

Jacques LESOURNE

Président de Futuribles International

    Le premier point ne peut être qu'une évidence. Cette évidence est que la mondialisation ou les mondialisations existent.

Le deuxième point est une des questions fondamentales qu'a d'ailleurs évoqué Dominique MOISI, celle des institutions. Si nous regardons le XXème siècle européen, on s'aperçoit que dans la relation marché - État, l'Etat a assumé trois fonctions :

Pour les prochaines décennies, à l'échelle mondiale, on est en face de deux institutions dont les capacités d'évolution n'ont pas le même rythme. Le marché, par nature, est extrêmement adaptable. Les États, au contraire, évoluent lentement et ne peuvent élaborer un ordre ou une régulation internationale que par des petits progrès multiples qui se déroulent sur des décennies.

Le troisième point porte sur les identités nationales. La difficulté est de distinguer quelle est l'identité des groupes ethniques.

Le quatrième point est l'ambiguïté de l'Europe dans ce débat. L'Europe est une création pour jouer un rôle d'équilibre vis-à -vis des États-Unis, mais en même temps est un phénomène d'internationalisation. Les inquiétudes face à l'Europe se retrouvent vis à vis de la mondialisation.

Dernier point : Il faut s'adapter à la mondialisation, ce qui veut dire qu'il faut garder nos valeurs. Dans le débat national, on confond les valeurs et les instruments. Les lobbies sont attachés aux instruments parce que c'est là que sont les emplois, c'est là que sont les hommes, c'est là que sont les réglementations. Alors que, dans l'intérêt de la nation, il faudrait s'interroger sur les modifications des instruments pour poursuivre les valeurs.

Voici, me semble t-il, quelques-uns des problèmes que posent la mondialisation et les identités, et je citerai, pour terminer, Daniel BELL, le sociologue américain, qui déjà dans les années 80 avait écrit : "Les États sont maintenant trop petits pour les grands problèmes et trop grands pour les petits problèmes". Il me semble que c'était une phrase prémonitoire.

 

José VIDAL-BENEYTO

Directeur du Collège des Hautes études de la Sorbonne, Secrétaire Général de l'Agence européenne pour la Culture à Bruxelles

    Dans les pays latins, nous avons traduit "globalisation" indifféremment par globalisation et mondialisation. Je vous dirais même que ce matin les termes globalisation et mondialisation ont été utilisés d'une façon indifférente, c'est-à-dire confuse. Je vous proposerais une distinction : que nous appelions "mondialisation", l'ensemble des processus de contenu culturel, social, communicationnel, etc, en tout cas non économique et nous garderions le terme "globalisation" pour les processus toujours à caractère planétaire et de contenus économiques et financiers.

Pourquoi la globalisation ou la mondialisation ?

Premièrement, le mythe de l'intégration du marché est là depuis toujours, cette perspective symbolique nous accompagne depuis le début de notre civilisation.

Deuxièmement, il y a une détermination politique extrêmement importante car en l'absence de tout autre modèle, le modèle démocratique est celui retenu. En l'absence de tout autre modèle que celui du capitalisme, cette globalisation politique est rendue inévitable. Elle a été appelée "pensée unique". La troisième détermination est technologique. Elle aura dans les prochaines années des répercussions sur les comportements devenus globalisés.

Quelles sont les réactions ?

- Première réaction de négation : les contestataires de Seattle qui disent : la mondialisation (ou la globalisation) n'a absolument aucun sens.

- Deuxième réaction : la déterritorialisation est un fait acquis que nous devons accepter. Dans la mesure où on déterritorialise, on nous renvoie aux identités, mais pas à n'importe quels types d'identités : à des identités exaspérées. Des identités qui, d'un côté, ont perdu le support du territoire et qui, d'un autre côté, se sentent plus fortes parce qu'elles ont la capacité d'appartenance à des territoires perdus. Et c'est pour cela que nous voyons, aujourd'hui, l'extrême affirmation identitaire partout.

Je crois beaucoup à la néo-territorialisation, c'est à dire à la création des macro-aires régionales, parce que de plus en plus, une identité sans territoire tend à être une identité exaspérée, parce que c'est une identité clanique ou une identité religieuse. Sa façon de se manifester sera alors la négation de l'autre.

Je ne pense pas que ce soit la classe politique qui puisse le faire. Il faut s'appuyer sur les sociétés civiles, les acteurs sociaux et surtout la classe juridique. L'Europe est une construction du Droit. Il faut construire une société civile globale.

 

François de BERNARD

Président du Groupe d'études et de recherche sur les mondialisations

François de BERNARD propose une approche complémentaire et différente du thème "la mondialisation", sous la forme d'un programme politique en dix points.

    Premier point : s'obliger à reconsidérer la mondialisation comme un objet de pensée et d'action et non, seulement, comme un fait, fait qui bouleverserait la vie du citoyen mais qui n'aurait pas réellement de prise sur lui.

Deuxième point : procéder à une mise en perspective historique et philosophique et à une redéfinition de cette mondialisation.

Troisième point : distinguer le concept de la mondialisation non seulement de celui de la globalisation, mais aussi de celui des mondialisations.

Quatrième point : mettre en évidence le caractère idéologique et instrumental de la mondialisation.

Cinquième point : identifier l'impasse morale actuelle qui ramène sans cesse à juger du caractère bon ou mauvais de la mondialisation.

Sixième point : étudier de manière pluridisciplinaire les processus de mondialisation dans tous les secteurs et établir une démarche comparative tant par leurs similitudes que par leurs différences.

Septième point : mettre au jour les objectifs et les motivations des acteurs qui, à divers titres, alimentent et justifient les processus de mondialisation.

Huitième point : juger de manière "extra-morale" les objectifs privés ou publics poursuivis par les mondialisateurs et les moyens utilisés pour atteindre ces objectifs. Il s'agit alors de savoir qui mondialise et pourquoi.

Neuvième point : tirer et projeter les conséquences des processus de mondialisation en cours sur les libertés, les droits, l'accès au savoir et aux informations des citoyens, l'avenir des pratiques démocratiques et la maîtrise des phénomènes concernés.

Dixième point : définir les conditions de possibilités d'une mondialisation civile qui favoriserait non seulement le respect des identités culturelles mais encore le développement et la rencontre de ces identités et cultures.

En conclusion, François de Bernard souligne que la mondialisation ne doit pas être la loi du plus fort. Et si la mondialisation est perçue comme une domination de quelque nature qu'elle soit, la première forme de domination exercée reste celle du concept. Alors, quelle solution devant une telle impasse, si ce n'est une démarche collective qui resituerait de manière volontaire et rationnelle, et non émotionnelle, la mondialisation dans le sens du partage et non de la domination.

 

Les identités dans la mondialisation :

technologies, médias et réseaux

 

Philippe QUEAU

Directeur de l'Information et de l'Informatique (UNESCO)

 

      En quelques décennies, nous sommes passés d'une société du face à face à une société abstraite saisie par le virtuel, par le numérique, par la logique mathématique dans les instruments financiers, par la délocalisation des entreprises. Les nouvelles technologies favorisent la pensée abstraite. Le protocole Internet (IP) favorise la transparence, une homogénéisation, une standardisation. La circulation mondiale des signes numériques ou numéraires favorise une expansion illimitée du "Même". C'est sur ces deux visions du monde qui semblent s'opposer - une culture de l'universel mathématique plutôt que de l'essence d'une part, et une revendication particulariste, culturaliste d'autre part – qu'une seconde table ronde tentera d'apporter quelques réflexions avec la participation de:

Derrick de KERCKHOVE, Directeur du programme Mac Luhan pour la culture et la technologie.

Isabelle VEYRAT-MASSON, chargée de recherches au CNRS.

Laurent COHEN-TANUDGI, avocat international.

Christine MAXWELL, Vice-Présidente de l'Internet Society.

 

Derrick de KERCKHOVE

Directeur du programme Mac Luhan pour la culture et la technologie

Le travail de Monsieur D. de KERCKHOVE concerne l'impact des technologies sur l'organisation sociale, au travers de la psychologie, c'est-à-dire: comment les médias affectent notre manière de penser. Quels sont les rapports du langage avec ces supports ? Le langage est extériorisé, objectivé par le support, mais de manière différente, suivant que le support est oral (radio, télévision) ou semi-oral, semi-écrit (Internet).

    L'identité privée se constitue autour de l'écriture. L'identité nationale se construit dans un corps qui cherche des limites naturelles pour se constituer un espace commun, dans lequel va s'imposer la langue. Il y a donc un rôle énorme de la langue dans la nature et la substance même de l'Etat. Que se passe-t-il aujourd'hui ? Les frontières de l'Etat sont dépassées, par la télévision, la radio, les réseaux. La nouvelle dimension des Etats, le nouvel imaginaire géographique de l'Etat, est maintenant la continentalisation (l'Europe, l'ALENA, le MERCOSUR). A l'intérieur de cet élargissement, les langues reprennent du pouvoir, même si certaines sont menacées.

La circulation d'idées et de débats internationaux lutte efficacement contre la haine et les préjugés locaux. On peut parler de brancher les pays défavorisés, mais ce n'est pas cela qui fera la différence. Il faudrait utiliser des médias plus anciens pour inviter les gens à un discours et à une participation globale. Leur dire, "vous êtes avec nous, on vous regarde, vous nous regardez, vous faites partie de ce village global".

 

Isabelle VEYRAT-MASSON

Chargée de recherches au CNRS

I. Veyrat-Masson cherche à établir les rapports entre les médias, l’identité et la globalisation. Les médias de masse sont-ils les instruments dévoués de la mondialisation ? Sont-ils en train de construire ce village global imaginé par Mc Luhan ? Œuvrent-ils dans le sens d’une culture planétaire qui ferait fi de la culture des identités ? Isabelle VEYRAT-MASSON montre comment cette question s’est posée dans le temps depuis l'apparition des médias de masse.

    La question de la mondialisation des cultures remonte à la recherche d’une humanité meilleure au 18ème siècle. A la fin du 19ème, où l’idée de nation envahissait tous les domaines culturels, les améliorations dans les communications étaient vues comme des moyens de réduire les minorités, considérées comme des obstacles à l’unité nationale.

Dans les années soixante, soixante-dix, on assiste à une standardisation des comportements, des modes de vie, des goûts, qui semble portée par cette massification des échanges et du commerce. Cette massification d’alors n’inquiète pas car elle paraît sous contrôle.

A partir de 1980, la globalisation semble s’accélérer. Les progrès techniques vont dans le sens de cette globalisation et de cet effacement des identités culturelles nationales.

Les années quatre-vingt-dix sont des années de guerre interne. Les empires capitalistes de la communication attaquent, tandis que résistances culturelles de toutes sortes s’installent.

 

Laurent COHEN-TANUDGI

Avocat international

L. Cohen-Tanudgi revient sur la problématique sous-jacente au débat, qu'il définit comme la tension entre les identités qui singularisent, donnent du sens, créent du lien, et la mondialisation qui uniformise et déstructure tout à la fois : la mondialisation va-t-elle broyer les identités ?

    Cette peur de l’élimination de la diversité par la mondialisation n’est pas nouvelle. Le même discours a été tenu à propos des rapports de l'Europe et des nations, la "bureaucratie bruxelloise" étant accusée de faire disparaître les identités nationales. Or, il est clair que l'Europe souffre du système inverse : celui de la fragmentation entre les langues, les cultures, les histoires, les ambitions nationales. De même, la mondialisation renforce les particularismes de toutes sortes comme son propre antidote.

L'émergence de ce qu'il est convenu d'appeler la "société de l'information" va-t-elle contribuer à réduire les identités ou, au contraire, à favoriser leur dialogue, voire à créer de l'identité ?

Au-delà du potentiel de la "nouvelle économie" pour le développement, les réseaux numériques abolissent le temps et l'espace et favorisent la décentralisation, l'ouverture et l'interactivité, qui fait de chacun un producteur, un diffuseur et un consommateur d'informations. Ceci est un facteur favorable à l'expression de la diversité des identités culturelles, qui s'approprient progressivement le cyberespace comme en témoigne la croissance des sites en langue non-anglaise.

Les technologies numériques signifient également une capacité de diffusion illimitée, ce qui fait passer la rareté et le caractère stratégique du côté des "contenus". Ce besoin de contenus nouveaux favorise l'expression des identités culturelles.

Enfin, les nouvelles technologies sont créatrices de nouvelles identités et de nouveaux liens à travers les chaînes de télévision thématiques, les communautés virtuelles et autres forums sur le Web, et l'émergence d'une "société civile planétaire" en opposition à la mondialisation. L'identité n'est plus seulement un rapport à soi ou aux siens, mais également ce que l'on partage avec d'autres, ce en quoi l'on se reconnaît.

Ce qui apparaît problématique est moins la survie des identités que l'interface entre elles et la mondialisation, laquelle suppose un certain nombre de médiations politiques qui sont en voie de régression : le leadership, la pédagogie, le projet collectif, la citoyenneté… Là est le véritable défi.

 

Christine MAXWELL

Vice-Présidente de l'Internet Society

 

      La transformation des structures des systèmes de communication globale, a redéfini les bases de la participation et du développement dans la modernité, en créant de nouveaux niveaux pour intégrer l'économie globale. Aujourd'hui, la participation et l'information sont devenues les conditions essentielles au développement économique. La croissance de l'information dans les pays en développement est la dernière barrière à l'accès au capital et au développement des ressources.

Ainsi, les nouveaux médias des télécommunications, incluant les réseaux de communications génèrent une profonde transformation de l'identité culturelle. La convergence des téléphones, radios, films, ordinateurs et de l'Internet, induit de nouvelles configurations de l'individualité et de communautés d'intérêts. La transparence, les environnements instantanés et intelligents jouent à travers ces nouveaux médias un rôle de plus en plus important dans la redéfinition de notre sens de l'identité. Nous sommes en train de forger un nouveau modèle de notre sentiment dans le sens local et global. Comment être sûrs que la mondialisation sera synonyme d'inclusion plutôt que d'exclusion ?

 

 

Mondialisation et diversité culturelle:

Vers une civilisation du dialogue ?

 

Milagros del Corral,

Directrice de la Division des Arts et de l'Entreprise culturelle (UNESCO)

    Nous avons pour cette troisième table ronde un autre sujet très controversé : celui de la globalisation et de la diversité culturelle. Il est une question fondamentale : l’application de la notion de diversité culturelle à la création intellectuelle et artistique contemporaine qui se diffuse à travers des produits et des services culturels sous la responsabilité des industries de la culture, hybrides économiquement et culturellement. On sera amené également à débattre des modalités de dialogues interculturels, entre autres religieux, et de la prévention des conflits à racines dites culturelles.

Débattront sur ce sujet:

Javier Perez de Cuellar, ancien Secrétaire général des Nations Unies.

Zaki Laïdi, chercheur au CNRS.

Hisanori IsoMura, Président de la Maison de la culture du Japon à Paris.

Yves-Thibault de Silguy, ancien Commissaire européen chargé des affaires économiques, financières et monétaires.

Nouréini Tidjani-Serpos, sous-Directeur général, responsable du département Afrique à l’UNESCO.

Vassili Vassilikos, Ambassadeur de la Grèce à l’UNESCO.

 

Javier Perez de Cuellar

Ancien secrétaire général des Nations Unies

    La mondialisation est une idée très belle mais, ne va-t-elle pas être encore en question dans les siècles prochains ? C’est un processus extrêmement lent, même si du point de vue économique le changement est rapide. Du point de vue social et culturel, le processus sera long et c’est là que nous devons être très vigilants, pour que la mondialisation n’affecte pas nos identités.

Pendant quelques années, un groupe de 14 personnes de différentes nationalités se sont réunies à l’UNESCO afin de présenter un rapport sur les liens entre la culture et le développement. Nous sommes arrivés à la conclusion que le développement n’est qu’une dimension de la culture. Ce qui est fondamental est la culture. Il faut avoir le respect de l’autre, car l’autre c’est nous- même. La défense de l’autre est fondamentalement importante. Nous avons traité des problèmes de la faim, de la femme, des enfants... dans ce rapport ; nous avons donné un certain nombre de recommandations qui, si elles étaient suivies, permettraient à tout le monde de vivre ensemble solidairement. La solidarité est pour moi fondamentale.

 

Zaki Laïdi

Chercheur au CNRS

   

    Je vais essayer de répondre à la question posée : la mondialisation est-elle un processus qui détruit la diversité humaine et culturelle ?

L’hypothèse, que je développerai, ne sera certainement pas l’hypothèse dominante: l’idée d’une mondialisation uniformisante, détruisant tout sur son passage me paraît une thèse contestable.

La disparition des conflits idéologiques qui nous avaient donné la conscience de l’existence de plusieurs modèles, garants d’une certaine diversité politique, contribue à ce sentiment de perte de la diversité. Enfin, l’évolution des rapports des forces politiques, notamment la surpuissance des Etats-Unis, contribue à alimenter cet imaginaire.

Or, si la mondialisation uniformise, elle renforce aussi les singularités et individualise les préférences.

Monsieur Zaki LAÏDI termine en disant quel rapport dialectique existe entre le local et le global, rapport qui est au cœur du problème.

- Premier élément : les formes de soumission du local au global au travers des produits standardisés, c’est-à-dire que, où que nous soyons, l’idée d’altérité radicale a disparu, rien ne nous surprend radicalement : c'est une dimension de la mondialisation.

- Deuxième élément, plus complexe : l’encodage. C’est-à-dire la transcription du global dans un contexte local et dont le film Le Titanic en est un exemple, ou encore le succès des feuilletons mexicains en Russie.

- Le troisième élément est l’instrumentalisation du global à des fins locales dont le jeune dans ses baskets Nike en est l’exemple. Il existe aussi des formes de revalorisation ou de reconstruction du local grâce au global dont l’importance est évidente sur le plan artistique : rappelons l’exposition Magiciens du Monde à Beaubourg, en 1989, qui, pour la première fois, essayait de représenter différentes cultures en faisant apprécier les œuvres en soi. Dans le domaine artistique existent d’importants processus de revalorisation identitaire.

- Quatrième élément : le global est l’expression du global. La force du rayonnement américain est non seulement due à la puissance économique des Etats-Unis mais, aussi, à son aptitude à capter les cultures étrangères, à se les réapproprier et à les réexporter vers le reste du monde.

 

Hisanori ISOMURA

Président de la Maison de la culture du Japon à Paris

    Depuis le 5ème siècle, le Japon a assimilé l'influence de différentes cultures, au prix de grands efforts qui ont porté leurs fruits. Ce fut une volonté de l'Etat de l'époque. Aux 6ème, 7ème siècles, beaucoup de missions furent envoyées en Chine dans le but de moderniser le Japon. De même, il y environ un siècle et demi, à l'ère Meiji, plusieurs missions furent envoyées à l'étranger pour étudier les civilisations occidentales et, par des moyens nationaux et individuels, le Japon a tenté de les assimiler. Les Japonais ont une sur-connaissance des autres cultures et ont développé un art de réception des autres, en oubliant la nécessité de transmettre leur propre culture. On observe deux caractéristiques d'assimilation.

Les Japonais ont su garder la tradition en assimilant les autres : "une âme japonaise avec une technique chinoise" disait-on alors, est devenu : "une âme japonaise avec une technique occidentale". Dans la culture japonaise, on trouve à la fois l'animisme traditionnel et la haute technologie de pointe.

Je distinguerai trois points : La mondialisation ne doit pas être une culture de fusion, elle doit être l'amoncellement de plusieurs cultures.

Nous vivons dans un monde de multi-appartenances à la culture : nombre de Français ont une connaissance plus approfondie de la culture japonaise que les Japonais eux-mêmes et vice et versa. Ce qui permet de réévaluer sa propre culture avec de nouveaux points de vue.

La partialité des sources d'information : en tant qu'ancien responsable de NHK, je connais bien ce problème.

 

Yves-Thibault de SILGUY

Ancien commissaire européen chargé des affaires économiques, financières et monétaires

Y.T de SILGUY apporte le témoignage d'une entreprise issue de la globalisation, puisqu'il est aujourd'hui l'un des dirigeants de Suez-Lyonnaise des Eaux.

    Première remarque : la mondialisation n'est pas un phénomène récent.

Deuxième remarque : ce qui est nouveau, c'est l'ampleur du phénomène actuel due, essentiellement, à l'effondrement des systèmes figés.

Une des conséquences est la perte de sens des frontières. Nous sommes dans un monde sans frontières, sans fuseaux horaires, sans barrières linguistiques, voire même sans passeports.

La mondialisation est incontestablement créatrice de richesses : en Europe, en trente ans, le revenu en francs constants a été multiplié par cinq.

Mais la mondialisation inquiète, car la pauvreté n'a pas disparu et parce qu'elle signifie aussi la productivité avant tout. On voit naître des entreprises avec un pouvoir jugé excessif et donc une crainte de la disparition de la concurrence.

La mondialisation, dans ces conditions, devient le bouc émissaire. Tous les problèmes liés à l'environnement ou à la santé sont intensifiés par la pression exercée par l'opinion publique. Il en va de même pour le chômage ou l'exclusion. C'est pourquoi la mondialisation suscite le rejet. Le phénomène José Bové en est un exemple.

La mondialisation doit donc être accompagnée. Pour être acceptée, elle doit entraîner un nouveau partage des rôles entre le public et le privé qui conduit à de nouvelles obligations pour les entreprises.

Ce recours renforcé ou nouveau, au secteur privé, nécessite que les entreprises fassent preuve de responsabilité entreprenariale. Elles doivent, en conséquence, développer leurs efforts :

Le véritable défi aujourd'hui est donc d'arriver à mieux répartir les rôles entre public et privé et à le faire admettre par tous les acteurs.

 

Nouréini Tidjani-SERPOS

Sous-directeur général, responsable du département Afrique à l’UNESCO

    Ce qui m’a d’abord frappé dans l'intitulé de ce colloque, c’est que le terme mondialisation soit au singulier, et identités au pluriel. Sur le plan culturel, je me suis donc posé la question de savoir s’il existait une seule forme de mondialisation, et si ce phénomène est si nouveau.

Quand on parle de mondialisation, il y a tout d’abord un devoir de mémoire. Pour nous, Africains, la première forme de mondialisation fut la plus grande déportation que l’histoire ait jamais connue : je veux parler de la traite des noirs qui engendra, en Amérique, une profonde diversité culturelle. Nous étions des millions à être mondialisés malgré nous. Cette mondialisation forcée était-elle la meilleure façon d’aller vers une civilisation du dialogue, vers une diversité culturelle ?

       La deuxième question, que je me suis posée, est celle de la diversité culturelle. Si nous ne voulons pas que cela devienne un simple slogan pour les pays pauvres, il faudrait se fonder sur une réelle industrie culturelle, sinon la circulation des idées sera unilatérale. Il ne suffit pas de parler de la World Music, si elle ne peut pas donner de travail sur place aux populations. Une civilisation du dialogue exige la maîtrise des nouvelles technologies de l'information. Cela signifie aussi que les étudiants africains actuels seront, en 2015, des analphabètes de type nouveau puisqu'ils n'ont pas d'ordinateur dans les écoles.

Il existe aussi le problème de la mondialisation et de la diversité culturelle liées à l’image des autres. L’image de l’autre, que les médias envoient, est une image repoussoir, à travers les inondations, les tremblements de terre, les pandémies… Il existe aussi une autre image de l’Asie ou de l’Afrique en train de créer : celle-là n’intéresse personne. Se pose aussi le problème des petits pays : le Togo, le Bénin, le Bostwana... qui, seuls, ne peuvent s’en sortir. Il faut une intégration régionale, une mise en commun des ressources.

Depuis toujours l’argent gouverne, aussi retournons vers l’oracle pour qu'il nous dise la catastrophe qui arrive.

Lorsque je suis allé en visite au Japon, je leur ai dit que nous avions l’or, les diamants, le pétrole et que nous étions pauvres ; alors qu’eux, qui ne les possèdent pas, sont riches, pourquoi ? Alors, ils m’ont montré les bonzaïs, les usines de transistors miniaturisés, leur art de la miniature, leur culture de la miniaturisation, et alors j’ai compris qu’ils avaient su trouver là, grâce à leur propre identité culturelle, leur force et la modernité face au mastodonte américain.

 

 

Vassili Vassilikos

Ambassadeur de la Grèce à l’UNESCO

    Au sein même de l’UNESCO, un groupe d’experts, auxquels j’appartenais, s’est formé afin de discuter du problème de la diversité culturelle face à la mondialisation. Le propos le plus intéressant fut l’idée de création d’un conseil de sécurité pour la diversité culturelle. Nous avons parlé également d’humanisation de la mondialisation, mais la globalisation serait alors un monstre à humaniser. L’UNESCO reste le seul organisme international où l’on peut dire ce que l’on pense sans risques. Le docteur Montagnier est venu nous parler de la mondialisation du sida. Le terme est donc utilisé par chacun comme il veut. On parle encore de dialogue, mais peut-il y avoir dialogue sans logos ?

Pour terminer, je voudrais préciser la signification du mot privatisation. En grec, le mot correspondant était "idiotis", opposé au mot public "démos". Dans cette mondialisation qui veut la privatisation comme but premier, on devrait parler d’idiotisation.

 

LA GOUVERNANCE MONDIALE : UNE NECESSITE IMPERIEUSE

 

Jean-François RISCHARD,

Vice-Président de la Banque mondiale pour l'Europe

    Deux grandes forces vont profondément affecter le monde au cours des vingt années à venir : la croissance de la population et la nouvelle économie. Cette nouvelle économie qui est centrée autour des moyens de communications bon marché apporte de fantastiques opportunités pour de nombreux pays, pays en développement compris. Cependant, cette nouvelle économie est aussi sans pitié, dans le sens où elle récompense les acteurs rapides, connectés, informés, mais marginalise ceux qui sont à la traîne et en particulier les pays pauvres.

Nous avons réalisé, il y a un an, une classification des problèmes au sein de la Banque. Et nous en avons détecté cinquante, dont une vingtaine réellement internationaux. Je regrouperai ces derniers en quatre groupes principaux :

Le système international actuel comprend quatre parties, dont aucune ne s'est montrée à même de résoudre les grands problèmes globaux :

Quelles pourraient être les solutions à cette paralysie ? L'une d'entre elles, serait la mise en place d'un gouvernement mondial, mais ceci est peu probable. Il suffit de voir combien il est difficile à l'Union européenne de s'élargir à 27 pays pour des questions de vote etc,…

La solution pourrait alors être de passer d'un système hiérarchique de gouvernement à une gouvernance en réseaux, car il est essentiel de réduire la complexité des questions de hiérarchie. Ainsi, il faudrait pour chaque problème, créer un réseau spécifique regroupant les pays. Ensuite, il serait important de faire reposer cela sur des contributions de savoir, pour éliminer de nombreuses couches pesantes et incompétentes. Enfin, une structure très ouverte à la participation serait essentielle. La réalisation de ce genre de réseau comprendrait trois phases : la première constitutionnelle, la seconde de production de normes, la troisième de réalisation.

La première phase réunirait une sélection de gouvernements réalisée sur la base de leur contribution à aboutir à la solution et non, sur leurs tendances politiques où leur puissance, des citoyens en réseaux, des ONG et des personnes du monde des affaires avec leur expérience qui mettraient sur pied un code de conduite

La deuxième phase prendrait deux ou trois ans pour réaliser les états des lieux, de telle sorte que soient créées des normes précises, complètes et adaptées pour les gouvernements, le business, les ONG, les institutions multilatérales… Ceci reposerait en partie sur un code de discipline. Ainsi, les membres engagés dans cette dynamique devraient toujours obéir à la règle d'aide à la recherche de solutions et à l'obligation de faire avancer le processus.

La troisième phase veillerait à l'application et au respect des normes par les gouvernements.

Cette approche pratique a pour elle la rapidité, la légitimité née de l'implication de tant de personnes, la diversité des acteurs, et enfin sa compatibilité avec les institutions traditionnelles qui adapteraient ensuite les normes au niveau national.

 

CONCLUSION

 

Hubert Védrine

Ministre des Affaires Etrangères

    Je ferai quelques réflexions à partir de ma propre expérience. Il faudrait s'interroger pour savoir pourquoi nous découvrons, brusquement, la mondialisation, alors que c'est un phénomène ancien. Si nous en parlons maintenant, c'est parce que nous vivons une accélération exponentielle des événements, des changements alors que, dans les siècles précédents, on avait plutôt l'impression d'une relative stabilité car les progrès étaient très lents.

Nous sommes dans une situation sans précédent. Ce n'est pas une raison pour sombrer dans le catastrophisme, comme si les différentes identités en compétition ne pouvaient survivre qu'avec des systèmes "orthopédiques" de protection. Ce n'est pas parce qu'il y a une influence occidentale dominante, américaine surtout, que les autres cultures vont disparaître. Seuls les linguistes peuvent nous dire ce qu'il va advenir de l'anglais dans le melting pot à venir, langue bien malmenée par l'usage généralisé de cette langue de communication mondiale. Va-t-on en faire une langue prédatrice qui étoufferait d'autres langues vouées à disparaître ?

Je ne crois pas que les grandes cultures : chinoise, arabe, russe… soient sur le point d'être submergées. On constate plutôt une influence superficielle touchant à certains modes de vie d'une petite partie de la population globalisée.

L'évolution du monde n'est gouvernée par personne, et personne n'est en mesure de le faire. Même si la mondialisation était une menace, aucune décision gouvernementale ne serait capable de l'arrêter. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut y assister de façon passive. Il faut réfléchir aux modalités d'intervention. Et là, nos rencontrons un problème très particulier, qui est la surpuissance américaine.

Il y a une culture américaine passionnante et époustouflante. Mais il y a aussi cette capacité à envahir le monde avec des produits culturels de masse. Et c'est là que se situe la responsabilité des autres cultures. Nous devons avoir des positions claires et nettes dans les négociations internationales. Il faut préserver la capacité de chaque culture à continuer d'exister et de créer Il faut songer aux moyens d'encouragement, de protection, parfois par l'interdiction, parfois par la subvention…

Une zone, l'Europe occidentale, est particulièrement vulnérable, parce qu'il y a une proximité de la culture américaine. Elle aura plus de mal à conserver sa culture propre, plus que l'Amérique latine ou l'Asie par exemple. Il faut chercher le bon équilibre, c'est la question de la régulation. On ne peut préserver toutes les chances des différentes identités, si on ne perfectionne pas les mécanismes de régulation. La France travaille dans ce sens, mais d'autres pays sont anti-régulation, surtout du point de vue économique. Tout le monde ne souhaite pas que le monde soit multipolaire ou plus divers. Il y a des militants de l'uniformité, de l'unipolarité. Le chiffre d'affaires des cinq plus grandes entreprises mondiales correspond au PNB de 132 pays des Nations Unies, et le chiffre d'affaires des dix premières au PNB de 167 pays. Où sont alors les manettes de commande ?

Ces grandes entreprises, sans nationalité, sont des entités en soi. Les décisions qui se prendront à l'intérieur de ces entreprises auront des répercussions sur les modes de vie, les modes de transport et de communication, et même sur la langue. Là, est la réalité du monde d'aujourd'hui. Il faut mener un combat qui ne soit pas purement défensif, mais aussi, - confiant dans la vitalité des cultures et des individus et dans leurs capacités à se réapproprier, à leur façon, tout ce qui leur arrive -, de manière lucide et réaliste.

L'UNESCO a une responsabilité particulière et, si il y a un endroit où l'on peut élaborer les grands principes protecteurs de la diversité culturelle, c'est l'UNESCO. De même, nous sommes très vigilants au sein de l'Union européenne pour éviter la remise en cause des services publics qui, souvent, font partie des identités nationales.

En résumé, je dirai que le sujet est vital, que l'inquiétude systématique n'est pas justifiée, mais que la vigilance l'est. Nous devons faire confiance aux sociétés et aux individus dans leur soif de diversité. L'exception culturelle est un concept défensif qui ne convainc personne, alors que la diversité parle à tout le monde. Il faut donc être optimiste et avoir confiance.

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