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LA PLACE DE LA TURQUIE DANS LA POLITIQUE REGIONALE ET MONDIALE

COMPTE TENU DES DERNIERS EVENEMENTS

 

Dans le contexte actuel, une conférence s'imposait sur la situation géopolitique et militaire de cette partie du monde. Le 27 octobre 2001, SEM Sonmez KOKSAL a accepté de commenter les questions de politique intérieure et extérieure de la Turquie, mais également la situation de cette région depuis les événements du 11 septembre.

 

Sönmez KOKSAL

Ambassadeur de TURQUIE

 

    Je commencerai par un tour d'horizon sur la place de la Turquie dans sa région et dans le monde, pour évoquer ensuite ses relations avec ses voisins et son aventure européenne, ce qui me permettra d'aborder la politique de défense et de sécurité, au vu des derniers événements. Je m'exprimerai enfin sur la question du terrorisme et la situation en Afghanistan.

 

Istanbul - source :I. Subirats

Les principes fondamentaux de la politique étrangère turque

    Toute politique étrangère est dictée, en premier lieu, par la géographie. L'effondrement du régime communiste en Europe de l'Est, la guerre du Golfe, la disparition de l'Union soviétique, les tensions ethniques ouvertes ou latentes dans les Balkans, suivies d'une série d'actions violentes en Bosnie et au Kosovo, ont bouleversé les équilibres régionaux. Or, la Turquie, véritable "pont entre l'Orient et l'Occident", constitue le flan oriental de l'Europe et est située à la charnière de plusieurs sous ensembles géographiques : les Balkans, la Mer Noire, le Caucase, l'Asie Centrale, le Moyen-Orient. Ce qui fait d'elle, plus que jamais, un acteur majeur sur la scène internationale.

La politique étrangère turque présente des éléments constants qu'il convient de rappeler. Certains sont idéologiques et par là même liés au mode de vie de la population, au type de société auquel elle aspire, d'autres sont géopolitiques.

La recherche de la sécurité interne et externe constitue ainsi une première constante dans l'histoire de la Turquie, depuis les débuts de la jeune République, bâtie sur le sang d'un empire fusionné en Etat-nation et récemment sortie d'une guerre d'indépendance. Cette recherche s'est poursuivie pendant toute la période de l'empire soviétique, au cours de laquelle la Turquie a défendu sa propre frontière, mais aussi celle de l'Occident, en tant que flan oriental de l'OTAN. Elle se poursuit aujourd'hui, du fait de l'existence de foyers de crise potentiels dans sa périphérie.

Une seconde constante a marqué la période républicaine : la promotion de la démocratie, de la suprématie du droit et du respect des droits de l'homme.

Enfin, l'importance attribuée au développement économique constitue une troisième constante. Le niveau de développement atteint par la Turquie lui a permis, par le biais de la coopération et des échanges, d'établir des relations politiques plus étroites avec ses partenaires, tant en Europe que dans sa propre région.

Cependant, les expériences récentes montrent que la recherche de la paix et de la stabilité ne peut plus se limiter à une seule région. La Turquie cherche donc à réduire le nombre et la portée des foyers de crise en prônant l'initiative, le dialogue, la modération et la retenue, et en jouant, un rôle d'intermédiaire, comme le prouve notre action dans les Balkans, dans le Caucase et en Afghanistan.

Son vaste territoire, sa richesse en ressources naturelles, son potentiel humain, sa main d'oeuvre qualifiée, le dynamisme de son économie et sa capacité de production ainsi que la compétitivité de son industrie lui permettent de mettre en oeuvre une politique d'interdépendance volontariste, bénéfique pour tous. De plus, par un choix unique et historique dans le monde musulman, la Turquie sépara définitivement en 1928, le politique et le religieux. Cette laïcité a permis de préserver la libre pratique de la religion musulmane et l'image traditionnelle de l'Islam tolérant, tout en offrant un exemple vivant de compatibilité des sociétés musulmanes avec le système de valeurs occidentales, aux pays et régions qui l'entourent.

Coopérations et recherche de stabilité régionale

    La Turquie désire développer des liens d'amitié et de coopération avec ses voisins pour qu'une interdépendance, reposant sur des intérêts mutuels, prévale dans la région.

Depuis le début des années 90, la Turquie a lancé et réalisé différents projets de coopération régionale de nature à apporter la paix et la stabilité dans ces zones sensibles.

La première d'entre elles vise la création d'une zone de coopération économique autour de la Mer Noire, afin de développer et diversifier les relations économiques existant entre les 11 pays concernés et d'intégrer plus rapidement la région à l'économie mondiale.

L'Organisation de Coopération Economique (OCE), qui rassemblait déjà l'Iran, le Pakistan et la Turquie, a également intégré certaines des républiques d'Asie Centrale et du Caucase.

Les sommets des pays turcophones réunissant annuellement l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Turkménistan et l'Ouzbékistan, contribuent au développement des liens entre ces pays voisins.

Les relations entre la Turquie et la Fédération de Russie, qui ont appartenu à des camps opposés, pendant la Guerre froide, ont maintenant atteint une phase de "coopération étendue", voire, dans certains domaines, de partenariat. Ainsi un plan d'action et de coopération en Eurasie, a été signé le 16 novembre 2001, afin d'étendre la coopération bilatérale existant entre nos deux pays à une coopération multilatérale à l'échelle de l'Eurasie.

Depuis le rapprochement de 1999, nos relations avec la Grèce sont demeurées amicales. Nos deux pays ont le responsabilité de rendre la paix en Mer Egée irréversible. Ainsi, depuis trois ans, un grand nombre d'accords de coopération ont été signés et nous avons décidé en avril 2001, d'accéder conjointement à la convention sur "la prévention et destruction des mines antipersonnel" ainsi que de créer une unité mixte d'intervention "désastre naturel". Il nous reste cependant à résoudre, la question des droits de nos deux pays en Mer Egée.

La Turquie considère les Balkans comme sa porte vers l'Europe et contribue activement aux efforts internationaux susceptibles de préserver et renforcer la paix et la sécurité dans cette région. Pour éviter de nouvelles tragédies, la Turquie est en faveur de la préservation du caractère pluriethnique, multi-religieux et multiculturel des Balkans, par le respect des droits et des libertés des mi norités, de même que l'intégrité territoriale et la souveraineté des Etats.

L'établissement de la paix et la stabilité dans le Caucase constitue une des priorités de notre politique étrangère. La Turquie attache une grande importance à la résolution des conflits qui perpétuent un climat d'incertitude et d'instabilité dans la région, par des moyens pacifiques afin de permettre l'intégration du Caucase dans l'économie mondiale. Le "pacte de stabilité pour le Caucase", que nous avons proposé au début de l'année 2000, pourrait constituer un cadre approprié.

La Turquie possède, avec les républiques turcophones de l'Asie centrale, des liens historiques, culturels et linguistiques. En tant qu'Etat démocratique, laïc et libéral, elle constitue un modèle de démocratie et d'économie de marché pour ces pays en transition. La Turquie s'attache à les aider à passer le cap difficile de l'indépendance, en suggérant une série d'initiatives économiques, culturelles et techniques.

La Turquie a également œuvré pour la construction d'oléoducs et de gazoducs la reliant à la mer Caspienne, ce qui lui permettra, tout en satisfaisant ses propres besoins énergétiques, d'assurer davantage de garanties aux pays exportateurs –notamment européens– et d'investir ces revenus dans le développement économique régional.

Une politique d'influence au Moyen-Orient et dans le monde

    La Turquie essaie de jouer, tour à tour, le rôle de modérateur, de facilitateur, et de catalyseur au Moyen-Orient, soit dans le cadre de ses relations bilatérales, soit par le biais de la conférence islamique, dont elle est membre, soit enfin, en initiant des projets de coopération économique régionale. Nous avons, par exemple, proposé la création d'un aqueduc de paix qui, partant, de la Turquie, traverserait la Syrie, Israël et attendrait l'Egypte.

L'embargo et la guerre en Irak ont beaucoup affecté la Turquie, car ce pays était un grand partenaire. Il faut qu'il puisse être réintégré au niveau régional puis mondial

Cependant, à l'ère de la globalisation, la Turquie, cherche à étendre son action extérieure en direction de régions qu'elle ne pouvait, jusqu'à présent, atteindre, faute de moyens. Nous nous tournons donc vers l'Afrique, l'Amérique Latine, l'Asie et le Pacifique.

Les relations entre la Turquie et la République Populaire de Chine ont atteint un niveau particulièrement satisfaisant. Un partenariat stratégique a été élaboré, au fil des ans avec les Etats-Unis sur la base de la protection de nos intérêts mutuels.

L'aventure européenne de la Turquie

    En 1959, alors que "l'Europe des six" doutait de son avenir, la Turquie s'associe à la CEE. En 1963, choisissant l'intégration, elle signe l'accord d'Ankara.

En déposant, le 14 avril 1987, sa demande d'adhésion, la Turquie a confirmé sa volonté d'ancrage dans une Europe forte, unie et riche dans sa diversité.

Le 31 décembre 1995 marque l'entrée de la Turquie dans l'union douanière. Elle n'a, alors, bénéficié d'aucun fond structurel contrairement à plusieurs pays membres en pareille situation.

Enfin, en décembre 1999, lors du Conseil d'Helsinki, le statut de candidat à l'adhésion de la Turquie a été reconnu et s'est accompagné d'un mécanisme de soutien, en principe identique à ceux mis en place pour les autres pays candidats.

Pendant ces deux dernières années, les relations entre la Turquie et l'Union européenne ont significativement progressé. Le partenariat d'adhésion de la Turquie a été adopté par l'Union européenne, durant la présidence française, avec la mise en application de notre programme national d'adoption de l'acquis communautaire.

L'option européenne de la Turquie est ancienne et profonde. Les mutations survenues sur la scène internationale, après la fin de la Guerre froide, n'ont fait que renforcer notre conviction de la nécessité de contribuer à cette union sans cesse plus étroite entre les peuples européens

De plus, l'Europe ne se limite pas à une conception géographique mais se détermine en fonction de valeurs et de principes contemporains. Dans cette perspective, les modèles de coopération régionale, que je viens d'évoquer, confèrent à notre pays un rôle particulier d'extension et d'affirmation de l'espace européen. Si aujourd'hui l'Europe ne veut pas être marginalisée, elle se doit de réaliser la plus grande ouverture possible.

Une Turquie musulmane, mais laïque, développée, et démocratique, membre de l'Union européenne, pourra empêcher une scission entre les deux religions majeures, en montrant à ces pays que le sous-développement n'est pas une fatalité et que les valeurs de l'Islam sont compatibles avec la démocratie et la modernité. Le succès du modèle turc constitue une occasion historique pour les hommes d'Etat européens désireux d'endiguer les courants extrémistes qui se développent sous nos yeux, soit dans le monde chrétien, soit dans le monde musulman.

Notre attachement à la démocratie est un choix délibéré répondant aux aspirations de notre peuple. Ceci devrait contribuer à changer l'image de notre pays.

Questions de sécurité

    Les attentats terroristes du 11 septembre ont amené les pays de l'Alliance atlantique à resserrer leurs liens et affirmer leur solidarité dans la lutte contre le fanatisme aveugle, menaçant la stabilité mondiale. La Turquie aimerait honorer ses engagements en ce sens, à la fois, au titre de l'Alliance atlantique, mais aussi au titre de l'Union européenne, cette dernière ayant l'ambition d'assurer la stabilité et la prospérité sur notre continent.

La Turquie est donc, dans ces moments difficiles plus que jamais disposée à renforcer les termes de sa coopération avec l'Union européenne, tant dans le domaine de la PESD (Politique Européenne de Sécurité et de Défense), que dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. Celle-ci passe par un renforcement des liens notre les autorités concernées : ministères de la Justice et de l'Intérieur, de tous les pays.

La Turquie, membre de l'OTAN depuis près de cinquante ans, participe à relever les défis actuels contre l'insécurité, et en faveur de la prévention des crises, même si sa position sur ces questions est souvent mal comprise.

Par ailleurs, la Turquie doit constater que les promesses du sommet de l'OTAN à Washington n'ont pas été respectées dans les dispositions proposées par l'Union à l'OTAN. Les mécanismes présents dans les conclusions du sommet de Nice ne sont pas non plus satisfaisants pour la Turquie.

Premièrement, nous voulons l'assurance que la PESD ne sera pas utilisée lors de conflits entre alliés, ou entre alliés et membres de l'Union européenne.

Deuxièmement, nous sommes disposés à participer aux opérations autonomes, menées par l'Union européenne, en dehors de l'OTAN, lorsqu'une opération autonome est prévue pour être conduite dans la proximité géographique de la Turquie, ou quand celle-ci peut avoir des répercussions sur ses intérêts ou sa sécurité nationale.

Nous sommes motivés par une approche constructive et fidèle aux réflexes de solidarité qui ont toujours caractérisé nos relations avec nos partenaires européens.

Les attaques terroristes contre les Etats-Unis ont rappelé d'une part, l'importance de la défense collective au sein de l'OTAN et d'autre part, souligné le principe d'indivisibilité de la sécurité. Nous espérons que le contexte actuel convaincra les sceptiques que la Turquie peut apporter une contribution majeure. Quoi qu'il en soit, la Turquie continuera à faire tout son possible en vue de soutenir et participer aux efforts susceptibles de renforcer les capacités européennes en matière de défense.

Terrorisme et Afghanistan

    La Turquie a vécu, ces trois dernières années, l'amère et douloureuse expérience du terrorisme de tous bords : des courants marxistes-léninistes à l'extrême droite, des ambitions sécessionnistes du PKK à l'intégrisme islamiste. Tout en restant fidèle aux principes de la démocratie, la Turquie a lutté contre les activités de ces groupes - manipulés par des puissances extérieures et utilisant les pays voisins comme base arrière - et n'a cessé de souligner la nécessité d'une coopération et d'une solidarité internationale contre le terrorisme car ce fléau a un caractère global et universel. Ces concepts devaient occuper une place privilégiée dans l'ordre du jour des relations internationales. Au lieu de cela, ce sont les réseaux terroristes qui ont été les premiers bénéficiaires d'une implantation globale.

Les événements du 11 septembre ont souligné cette tendance et doivent nous encourager à unir nos forces pour combattre à l'échelle internationale : les centres d'activités terroristes, leurs bases de repli et d'approvisionnement et tous les pays qui abritent, tolèrent ou financent le terrorisme.

Néanmoins, dans ce combat, il faut éviter tout amalgame et notamment des approches fondées sur un soi-disant "choc des civilisations". Nous devons tirer quelques leçons des événements du 11 septembre. Tout d'abord, aucun idéal, aucune cause ne peut justifier le terrorisme, qui constitue un crime contre l'humanité. Ensuite, le fait d'identifier le terrorisme avec n'importe quelle religion est un sacrilège contre toutes les religions. Enfin, le terrorisme est le même partout dans le monde par son caractère à vouloir imposer sa loi par la violence. Ainsi, la Turquie a proposé de tenir à Istanbul, au début de l'année 2002, une réunion entre l'Union européenne et l'Organisation de la conférence islamique, en même temps qu'une réunion d'académiciens et d'intellectuels.

La situation en Afghanistan constitue un défi important pour la communauté internationale. Une fois que le réseau terroriste aura été déraciné, il sera important d'aider à la renaissance de l'Afghanistan et à la recomposition de l'identité nationale afghane, en assurant la paix, la stabilité et la développement économique du pays et en soutenant les efforts des Nations Unies dans ce sens.

En premier lieu, nous voulons aider le peuple afghan dans ses efforts et non lui dicter sa conduite, car lui seul pourra reconstruire son identité et son pays. Les identités régionales et tribales afghanes devraient être encouragées à s'intégrer au sein d'une identité afghane unique.

En deuxième lieu, tous les pays susceptibles de rechercher des alliances avec certains doivent être découragés.

Enfin, toutes les ethnies et toutes les factions politiques, n'ayant pas recours au terrorisme, doivent être représentées dans le gouvernement futur de l'Afghanistan.

En conclusion, je voudrais vous faire part de trois suggestions.

Nous devons, tout d'abord, être unis plus que jamais pour poursuivre et réduire à l'impuissance ceux qui utilisent l'arme lâche du terrorisme, cette nouvelle forme de totalitarisme qui cherche à miner les fondements des sociétés démocratiques, tout comme ceux qui les financent, les abritent et les soutiennent.

Deuxièmement, il est désormais de notre responsabilité mutuelle de veiller à ce que la tendance positive actuelle, favorable à l'adhésion de la Turquie, se développe davantage pour la réussite même de l'Europe en tant que projet politique.

Je terminerai par les mots prononcés à Bruxelles, le mois dernier, par le Commissaire européen pour l'élargissement : "Après les attaques terroristes, face à une menace globale, il est pour moi plus clair que jamais que la Turquie et l'Union européenne ont besoin l'une de l'autre".

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