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VIOLENCE ET DÉLINQUANCE URBAINE,

JUSQU'OÚ ?

 

Interpellés par la fréquence des actes de délinquance rapportés par les médias, nous avons décidé de nous pencher sur ce grave phénomène de société. Enfants, parents, pouvoirs publics, collectivités, nous sommes tous concernés. Nous avons donc cherché à comprendre le "pourquoi et le comment" et à identifier des remèdes.

Le 3 mai 1999, à l'occasion d'un colloque organisé à l'Assemblée Nationale, nous avons réuni plusieurs experts qui ont livré tour à tour leur point de vue.

 

DE QUOI PARLE-T-ON RÉELLEMENT ?

Daniel DUGLÉRY

Ancien Directeur de la Sûreté Nationale

La délinquance

    Alors qu'entre 1950 et 1965, l'ensemble des crimes et délits représentait environ 500.000 faits, l'explosion de la "délinquance acquisitive" (les vols sous toutes leurs formes), stimulée par l'arrivée massive sur le marché de biens de consommation visibles et facilement attaquables, a provoqué une inflation de la délinquance qui a atteint les 4 millions en 1994. Après une légère régression entre 1995 et 1997, la barre de 3,5 millions a été à nouveau dépassée en 1997.

L'évolution de la délinquance tend à en faire un phénomène de plus en plus urbain. En volume, la part constatée par la police compétente pour les zones les plus urbanisées, est passée en dix ans de 66 % à 74 %. De plus, toutes les manifestations de l'insécurité se concentrent dans les agglomérations et particulièrement à leur périphérie.

 

La violence urbaine

    Depuis le début de la décennie, les violences urbaines s'affirment un peu plus chaque année. Le nombre d'incidents enregistrés est ainsi passé de 3.000 faits en 1992 à près de 16.500 en 1997. Ces violences, en expansion, gagnent ainsi des agglomérations naguère épargnées. Tout comme elles accompagnent les déplacements collectifs des jeunes.

Les manifestations de violence sont à corréler directement au rapport de domination imposé au quartier, ces actes qui vont des "incivilités" aux entreprises crapuleuses en passant par les multiples formes de vandalisme sont commis collectivement par des jeunes délinquants qui agissent au grand jour dans une violence provocatrice plus traumatisante pour les victimes que le méfait en lui-même. Les particuliers, résidents des quartiers d'habitat social, en sont les principales cibles.

D'autre part, les formes d'hostilité à l'égard des institutions publiques se multiplient et s'aggravent. Les violences dont la police est victime obéissent encore le plus souvent à des mouvements spontanés mais leur instrumentalisation pure et simple se lit dans le nombre croissant des embuscades et guet-apens, des tentatives d'incendie de locaux et de véhicules… Aux côtés des forces de l'ordre, tous les services publics (transports urbains, sapeurs-pompiers, La Poste, EDF-GDF, …) et un certain nombre de professions dont les membres disposent d'un statut social évoquant la réussite sont confrontés à la même hostilité.

    Enfin, les élus locaux et les services qu'ils dirigent sont englobés dans une perception hostile justifiant des dégradations d'équipements publics de proximité tels que les gymnases, salles polyvalentes, maisons des jeunes et de la culture, … qui bénéficient pourtant au premier chef aux habitants des quartiers d'habitat social.

Face à cette évolution, la police doit se préparer à répondre aux défis multiformes et multidirectionnels de l'insécurité.

source : Mme Cousin

 

RÉFLEXION D'UN ÉLU LOCAL

Pierre FOND

Maire de Sartrouville

    Je suis maire d'une commune de 50.000 habitants, située dans une zone plutôt aisée des Yvelines. Comme beaucoup de communes de la région parisienne, c'est une ville qui se partage en deux parties : une aire composée de quartiers pavillonnaires, de collectifs en copropriétés et puis, un quartier difficile à Sartrouville : le quartier des Indes. Il regroupe 5.000 logements et présente toutes les caractéristiques de ce que nous appelons aujourd'hui "les quartiers sensibles".

Quels sont les traits communs aux actes de délinquance ?

    Premièrement, la part prise par les mineurs a tendance à s'accroître de façon considérable.

Deuxièmement, nous sommes entrés dans ce que nous pourrions appeler une logique de territoire. Sa finalité est multiple :

· Régner sur un quartier, avoir une main mise quasi totale sur la zone.

· Pouvoir développer des activités d'économie souterraine : trafic de drogue, recel d'objets volés, trafic de véhicules (réparation, vol, maquillage de voitures, pièces détachées, revente,…).

· Contrôler l'accès à l'emploi, au travers d'associations, qui mettent des jeunes en position d'aider d'autres jeunes à trouver un emploi. Dans la pratique : les jeunes qui servent d'intermédiaire se font rémunérer par leurs "petits copains" pour leur trouver du travail. C'est du racket organisé et une façon de poster des "pions" dans des structures extérieures.

· Contrôler l'accès aux logements en contraignant un voisin à partir. On abîme sa voiture, on crève ses pneus, on le menace, on embête ses enfants à la sortie des cours etc. Très rapidement, il quittera les lieux. On pourra ainsi se retrouver "en famille", en "clan" par quartiers ou "cages d'escaliers", se protégeant les uns les autres. Mener des enquêtes policières dans des milieux de ce genre, devient extrêmement complexe.

Que font les pouvoirs publics?

    Les acteurs sont multiples : publics (police, justice, éducation nationale, municipalités), et privés (directeurs de supermarchés, bailleur social, copropriétaires, sociétés de transport etc). La volonté est la même pour tous : lutter contre la délinquance, ce qui est déjà un grand progrès. Cette coopération peut porter des fruits très concrets et très positifs comme l'illustre l'exemple suivant:

A proximité du quartier des Indes à Sartrouville, est implanté un supermarché soumis à un véritable pillage permanent. Il y a à peu près un an et demi, le magasin a décidé de reprendre les choses en main et a changé complètement sa politique. Le Directeur a été remplacé, ainsi que l'équipe de sécurité et un partenariat nouveau s'est installé avec la police nationale et avec la municipalité :

· Première règle : tolérance zéro en matière d'infraction. Sitôt une infraction constatée, une plainte est déposée quel que soit l'auteur de l'infraction.

· Deuxième règle : quand un vigile ne fait pas son travail, il est renvoyé immédiatement.

· Troisième règle : intervention de policiers de la commune en uniforme et du département en civil.

Aussitôt, nous avons constaté une amélioration considérable : les vols ont fortement diminué. Désormais la sécurité est à peu près garantie dans la galerie marchande.

La recherche de solutions, quelques idées d'action :

 · Afficher clairement la volonté de faire appliquer la loi. Le problème de sécurité dans les banlieues n'est pas uniquement un problème de loi, c'est un problème d'application de la loi, y compris pour les parents. Il existe, dans le cadre légal actuel des sanctions pour les parents qui n'éduquent pas leurs enfants.

· Nécessité de moyens d'études et d'évaluation des politiques. Actuellement, on dispose de très peu de procédés. L'IHESI essaye de développer quelques moyens d'audit, mais cela demeure insuffisant.

· Rétablir l'importance du rôle des parents, en particulier des pères, est essentiel. Une grande partie des problèmes rencontrés par les mineurs est due au fait que dans notre société, les pères n'existent quasiment plus, n'ont plus de rôle reconnu. Quand ils sont au chômage, ils n'existent même plus socialement. La disparition du père en tant qu'autorité est catastrophique pour un certain nombre de jeunes.

· Impliquer de nouveaux partenaires, notamment en matière d'urbanisme. Il faut reconnaître les vertus de la présence humaine : si les machinistes se font attaquer dans les autobus c'est parce qu'ils sont seuls.

· Revoir l'organisation des services administratifs : il faudrait qu'il y ait une meilleure coordination des actions entre les services financiers, sociaux, police et justice.

 

ETUDE SUR

LA MONTEE DE LA VIOLENCE EN MILIEU SCOLAIRE

EN ILE DE FRANCE

Daniel REMY

Consultant

    En 1994, confronté à la recrudescence des problèmes de violence et de délinquance au sein des établissements scolaires, le Conseil Régional d'Ile de France a souhaité s'entourer des conseils d'un spécialiste indépendant afin de procéder à un audit-diagnostic précis et objectif du phénomène.

L'audit

    Afin de mener à bien cette étude, j'ai tenu à rencontrer l'ensemble des acteurs de la communauté éducative : personnels d'administration et de direction, personnels enseignants, personnels non enseignants (surveillants, personnels de service, etc.) et élèves -bien qu'on ait parfois tenté de m'en dissuader-. Ceci m'apparaissait indispensable car, à mes yeux, ce sont bien les élèves qui constituent la majeure partie de la population incriminée.

J'ai analysé quatre lycées "type", dont trois réputés sensibles, situés à : Aulnay-sous-Bois (93) : 82 000 habitants dont 25 000 d'origine étrangère, Kremlin-Bicêtre, Provins, et Clichy-La-Garenne. A l'exception de Clichy, les lycées ayant fait l'objet de cet audit sont voisins de cités (cité des 3000 à Aulnay) ou situés dans des zones d'urbanisation prioritaires (ZUP), où les grands ensembles d'immeubles ont pris le pas sur les zones pavillonnaires traditionnelles.

L'enseignement dispensé est d'ordre général pour l'essentiel, mais également d'ordre professionnel. A Aulnay, selon les classes, 40 à 50 % des élèves ou étudiants sont d'origine étrangère, 40 % issus de famille monoparentale. Le lycée visité faisait partie des 167 établissements qualifiés, à l'époque, de "sensibles".

Le constat global

· La taille de l'établissement, élément déterminant:

Le sentiment d'insécurité tel que nous l'avons perçu au lycée Voillaume à Aulnay-Sous-Bois (2 500 élèves) est sans commune mesure avec celui qui transparaît à Clichy (1 300 élèves répartis sur 2 établissements distincts).

· L'environnement

Tout au long de notre étude, nous avons pu constater que la véritable menace et les problèmes majeurs provenaient d'éléments extérieurs aux établissements, avec ou sans complicité intérieure.

· L'encadrement

Nous avons constaté que là où la solidarité entre les membres de l'encadrement s'exerçait, les "règles du jeu" (Charte de sécurité…) étaient infiniment mieux respectées par les élèves.

· L'organisation et la gestion de la sécurité

Le Proviseur est le responsable de la sécurité et il en répond pénalement.

· Les équipements et installations de sécurité, les procédures

Nous avons constaté beaucoup d'incohérences, tant dans le choix d'un certain nombre d'équipements que dans la manière dont ils ont été installés.

 

La force publique (police, gendarmerie)

    Les établissements scolaires bénéficient théoriquement d'une priorité au niveau des interventions des forces publiques en cas d'appel. Cependant, en pratique, les établissements ne peuvent ignorer que ces dernières sont extrêmement sollicitées et qu'elles ne disposent pas des moyens (hommes, véhicules) nécessaires. C'est la raison pour laquelle bon nombre de bâtiments publics ont, depuis longtemps, confié au secteur privé la gestion de leur sécurité.

Mesures et conseils

    Il faut privilégier les mesures simples et de bon sens.

Les établissements d'enseignement doivent pouvoir bénéficier d'une enceinte homogène, "étanche" et suffisamment dissuasive pour rendre périlleux ou complexe l'accès sur le site. Les accès sur le site doivent être contrôlés :

Les élèves doivent pouvoir bénéficier d'aires de détente adaptées (été/hiver) de manière à éviter l'encombrement des couloirs aux interclasses.

Les surveillants doivent exercer un contrôle assidu et assurer une présence constante sur le terrain de manière à exercer une réelle dissuasion, face à des intrusions intempestives ou à la naissance de conflits internes.

Les personnels enseignants et non enseignants doivent bénéficier d'une solide expérience, d'un salaire suffisamment motivant pour exercer dans les établissements réputés difficiles et d'une formation complémentaire spécifique.

La violence dans les établissements d'enseignement, les banlieues, les stades, les transports est le fait d'une même minorité d'individus, clairement identifiés, dont les trafics divers (drogue, racket, "casses", cambriolages…) prolifèrent dans un désordre soigneusement et méthodiquement entretenu.

Faute de neutraliser ces minorités qui gangrènent les banlieues et jettent injustement le discrédit sur une communauté d'origine étrangère qui ne demande qu'à s'intégrer au sein de la société française, les chances de redonner, à une jeunesse défavorisée, la capacité d'accéder à la connaissance, en même temps qu'aux vertus du travail et de l'effort, seront chaque jours plus illusoires.

 

 

REINSERTION :

PLACEMENT EXTÉRIEUR DE L'ADMINISTRATION PÉNITENTIAIRE

Amiral (cr) Christian BRAC de LA PERRIERE

Président de JET (Jeunes en Equipes de Travail)

    En 1986, j'ai créé l'association des "Jeunes en équipes de travail" (JET) pour les jeunes délinquants français de 16 à 25 ans placés en détention, en m'appuyant sur deux idées.

Première idée : notre société est inconsciente d'enfermer des jeunes de 20 ans et de ne pas utiliser ce temps d'arrêt pour tenter de les restructurer, de les aider à redémarrer meilleurs qu'ils n'étaient avant l'incarcération. J'estimais qu'il y avait quelque chose à faire pendant ce temps d'incarcération pour préparer leur insertion au service militaire, puis dans la société.

Seconde idée : les jeunes ont besoin d'autorité et aussi d'avoir, autour d'eux, des gens capables de leur dire "non" et de leur expliquer qu'ils n'ont pas que des droits mais aussi des devoirs.

Il m'a semblé que "la main d'œuvre" militaire, pour leur encadrement, pouvait être bien adaptée à ce genre de métier. Le Ministre de la Défense de l'époque, André Giraud, a accepté de détacher des personnels militaires d'active à cette fin, et depuis 1986, tous les Ministres de la Défense successifs ont renouvelé cette décision.

Depuis treize ans, JET a accueilli 4500 jeunes dans quatre centres. Ceux qui nous rejoignent sont placés par le Juge d'Application des Peines, qui décide le placement à l'extérieur d'un certain nombre de garçons lorsqu'ils ont exécuté une partie de leur peine, conformément au Code de Procédure Pénale. Ils viennent faire des stages de trois ou quatre mois.

La vie s'organise autour d'une journée type: réveil vers 6 h ou 6 h 30, séance de sport pour se mettre en forme, réhabilitation scolaire, travail effectif…. Mais nous essayons aussi de leur apporter d'autres choses, comme le sentiment d'appartenance à un pays grâce au salut, aux couleurs, ou bien d'apprendre les paroles de "La Marseillaise", notre hymne national. Ceci est plus important qu'il n'y paraît car plus de la moitié de ces jeunes gens sont des français de deuxième génération. Nous essayons également de leur faire passer le permis de conduire.

Le travail qu'ils effectuent, soit au profit de collectivités locales, soit à l'intérieur des ateliers de ferronnerie, de menuiserie, de gravure ou de céramique que l'association a créés, est rémunéré dans le cadre d'un CES (contrat emploi solidarité) de façon à ce qu'ils accumulent un petit pécule pour le jour de leur départ. Et nous les aidons à bâtir un projet de vie, à partir duquel nous leur trouvons un emploi ou une formation.

Chaque année, nous interrogeons les anciens stagiaires sortis depuis au moins deux ans pour savoir ce qu'ils sont devenus et établir quelques statistiques de résultat. 30 % environ sont introuvables, 20 % sont retournés en prison, 44 % ne sont pas retombés ou sont retombés une fois, avant de s'intégrer.

 

JUSTICE DES MINEURS

Chantal MOULIN-BERNARD

Substitut du Procureur de la République à Orléans

Membre de l'association professionnelle des Magistrats

    La délinquance des mineurs est essentiellement liée au profit, à une volonté d'appropriation. Leur objectif n'est pas exclusivement de faire parler d'eux, mais de prendre possession des biens de consommation, dont ils sont extrêmement friands et auxquels ils ne peuvent avoir accès étant donné leur contexte social et familial.

Plus marginalement, c'est une délinquance gratuite qui consiste, par exemple, à brûler des voitures -et pas uniquement celle des témoins-, exclusivement pour faire parler du quartier, ou à incendier des containers-poubelles pour faire venir les pompiers, les bombarder de cailloux, s'installer au balcon et observer l'intervention des policiers, essuyant eux aussi de nombreux jets de pierres.

C'est une délinquance de bande. D'une manière générale, les mineurs pris individuellement sont relativement peu dangereux. En revanche, ils sont tout à fait métamorphosés dès l'instant où ils sont en bande. Avec la bande, ils appartiennent à un groupe, ce qu'ils ne retrouvent plus dans leur famille, car la famille classique, traditionnelle a disparu. La bande est une sorte de "gang d'accueil sécuritaire", un phénomène de protection.

C'est une délinquance primaire. L'organisation des réseaux concerne les adultes. La délinquance des mineurs est essentiellement masculine.

Les jeunes candidats à la délinquance (10-11 ans) suivent généralement le même parcours, s'enfonçant progressivement un peu plus dans la criminalité. Ils ne commencent jamais par un vol à main armée, mais commettront au préalable des actes initiatiques, des infractions plus ou moins importantes commençant par des vols à l'étalage au supermarché voisin.

Statistiquement, ils se font prendre une fois sur vingt, c'est profitable ! C'est une sorte d'enjeu. Il faut obtenir du butin. L'aspect négatif de cet enjeu est extrêmement lointain. Après le vol à l'étalage, vient celui de cyclomoteurs, puis le recel de cyclomoteurs qui nécessite une meilleure organisation. C'est à ce moment là généralement, soit qu'il tombera dans les sirènes des stupéfiants, soit qu'il sera plus ou moins récupéré par des majeurs maîtrisant le système. En effet, pour les chefs de bande, faire travailler les mineurs est bénéfique car ces derniers bénéficient de la fameuse Ordonnance de 45 qu'on peut résumer en une phrase : "Face à la délinquance des mineurs, il convient d'avoir une réponse éducative, exceptionnellement répressive". Ainsi donc, l'essence même de l'Ordonnance de 45 revient à dire : si les mineurs ont pêché c'est parce qu'ils ont manqué d'éducation. Donc, il convient que la réponse judiciaire soit éducative afin de les remettre dans les rails.

Or, la plupart des mineurs délinquants n'ont pas manqué d'éducation. Ils sont même "sur-socialisés". et ont parfaitement bien compris les failles du système qu'ils intègrent dans leur comportement quotidien. Un mineur perçoit très bien, lorsqu'il a volé 20 fois à l'étalage et qu'il ne s'est jamais fait prendre, que son intérêt est de continuer. Au pire, s'il se fait arrêter, il fera l'objet d'une admonestation. Quand à 17, 18 ans il aura recommencé trois, quatre ou cinq fois, s'il se refait appréhender, il bénéficiera d'une peine avec sursis. Enfin, s'il comparaît devant un tribunal pour enfants au bout de quatre ou cinq ans de délinquance échevelée, peut-être aura-t-il une peine assortie d'un sursis avec mise à l'épreuve et rencontrera-t-il un éducateur tous les quinze jours. Voilà le schéma que nous trouvons habituellement. Pour le jeune, par conséquent, les risques demeurent assez faibles au regard des actes commis et surtout, au regard du profit immédiat.

La voie de solution retenue a été d'apporter plus de judiciaire, plus de policiers, plus d'éducateurs, plus de moyens, plus d'établissements d'accueil, plus de répondant pour ajuster la réponse de l'appareil d'Etat dans son ensemble, en fonction de l'ampleur de la délinquance des mineurs. Elle risque d'être onéreuse et de ne faire qu'intensifier un dispositif inopérant.

Et, si les prisons sont effectivement pleines, il est indispensable que les mineurs incarcérés ne ressortent pas plus féroces encore qu'à leur entrée. Sinon comme le disait tout à l'heure M. Brac de La Perrière : "c'est de la dynamite que l'on remet dans les banlieues". Je regrette qu'une association comme la sienne ne soit pas décuplée, notamment dans son principe, mais aussi dans sa géographie. Elle est absolument indispensable et représente une réponse à un besoin d'autorité et d'encadrement. Tout jeune, livré à lui-même ou aux tentations, a tendance à se disperser et a besoin d'éducation.

Les Etats-Unis, parviennent à mener la politique de la tolérance zéro. A New-York, la délinquance a chuté de 57 % en cinq ans. Ces résultats sont dus à une présence policière et judiciaire proche et active dans les quartiers, à l'instauration de couvre-feu pour les moins de 17 ans et à la responsabilisation des parents des mineurs récidivistes. C'est une panoplie de suggestions d'actions qui portent leurs fruits et dont on peut prendre acte.

En conclusion, beaucoup de professionnels s'interrogent aujourd'hui sur le fait de savoir s'il faut conserver, modifier ou faire disparaître cette ordonnance du 2 février 1945, qui se révèle inadaptée pour répondre à la délinquance des mineurs. Sous prétexte de les surprotéger, l'ordonnance de 45 discrimine les mineurs en en faisant une race spéciale de justiciables, plus maltraités que les autres en ce qui concerne les délais de jugement. Le sentiment d'impunité, déjà ressenti par les mineurs, est amplifié par une justice à huis clos. L'ordonnance de 45, enfin, pêche par une absence de lisibilité, alors que les mineurs, plus que d'autres, ont besoin de normes limpides.

 

LE ROLE DES POUVOIRS PUBLICS

Jacques TOUBON

Ancien Ministre de la justice

Maire du XIIIème arrondissement de Paris

    Face aux infractions liées à la violence urbaine, je proposerai trois types de suggestions. La première porte sur la nécessité d'une prévention sociale globale. La deuxième est la réponse aux primo délinquants et la troisième concerne la prise en charge des délinquants endurcis et récidivistes qui, aujourd'hui, posent le principal problème.

La prévention sociale globale

    En premier lieu, cette prévention doit s'exercer à l'école - car c'est aujourd'hui un terrain sur lequel se développent la violence et la délinquance urbaine - avec l'aide d'éducateurs spécialisés travaillant en collaboration avec les instituteurs, comme c'est le cas aujourd'hui.

La santé des enfants à l'école n'est absolument pas suivie comme elle devrait l'être. On aurait aujourd'hui beaucoup moins d'adolescents "à la frontière", c'est-à-dire des enfants perturbés et instables, si, entre sept et dix ans, leurs troubles de comportements avaient été décelés et pris en charge comme il se doit. La psychiatrie et la médecine scolaire disposent de moyens trop insuffisants dans notre pays. Ainsi, la justice arrive généralement en fin de parcours pour résoudre un problème, une fois que le jeune a commis des infractions.

Enfin, la prévention sociale globale repose naturellement sur la police. L'îlotage est une très bonne formule qui doit être effective. J'espère que la police urbaine et de proximité - qu'on vient de mettre en place - va apporter ce résultat, mais cela implique que le Ministère de l'Intérieur et la police, en particulier en Ile de France, aient plus de moyens qu'aujourd'hui. Le partenariat entre police, services spécialisés du type éducation spécialisée et élus locaux, est incontournable.

La sanction des primo délinquants

    Il s'agit des jeunes qui, pour la première fois, sont pris en infraction. Pour ceux-là, il ne faut pas se perdre dans les méandres du processus judiciaire parce que le temps ne s'écoule pas à la même vitesse pour un adulte et un jeune. Le Code Pénal permet d'agir pour le "primo délinquant" : il est absolument nécessaire d'infliger la punition immédiatement après l'acte commis, de façon à le mettre en face de ses responsabilités.

La prise en charge des délinquants récidivistes et multirécidivistes

    L'idée des "Unités à Encadrement Educatif Renforcé" a été reprise sous deux formes :

· les Centres d'Education Renforcée, qui hébergeront huit mineurs pendant trois à six mois. Ils sont basés sur l'idée d'une rupture avec l'environnement familier et un projet éducatif fort.

· les Centres de Placement Immédiat, qui permettent un éloignement et un travail d'orientation et d'observation.

Tout cela nécessite une réelle volonté de faire changer les choses. Au premier rang l'éducation et le système d'enseignement. L'éducation ne se dispense pas seulement à l'école, elle est aussi du ressort de la famille. Au second rang, les institutions. Il faut donner plus de pouvoir et plus de compétence aux élus locaux et décentraliser en matière d'éducation et de police.

Enfin, au troisième rang, il est nécessaire de revoir le recrutement et le déroulement de carrière des fonctionnaires et des magistrats. Au sortir de l'école de la magistrature, ces derniers deviennent juge d'instruction dans un petit tribunal, juge des enfants ou encore juge aux affaires familiales. En revanche à 60 ans, ils seront nommés Conseiller à la Cour de Cassation et ils pratiqueront le Droit dans ses principes. Le bon système serait le système inverse. Les jeunes magistrats pourraient utiliser leurs facultés et leur souplesse intellectuelles pour réviser les arrêts de jurisprudence décisifs à la Cour de Cassation ou dans une Cour d'Appel. En revanche, quand, après avoir acquis une expérience humaine, ils seraient capables – notamment devant un jeune ou une famille - de discerner les choses et pas seulement d'appliquer le Code de Procédure Pénale ou de renvoyer l'affaire à plus tard, ils pourraient devenir Juges des Enfants.

 

DE LA DELINQUANCE ORDINAIRE

AU CRIME ORGANISE INTERNATIONAL

Le 18th street gang de Los Angeles

François HAUT

Directeur du Centre de recherches sur les menaces criminelles contemporaines

    Me référant à des entretiens, des notes, des comptes-rendus d'audiences, je vais aborder avec vous la question du 18th Street Gang, le gang le plus important de Californie, comprenant au moins 20 000 membres, pour vous montrer de quelle manière il a évolué d'une délinquance de quartier vers une notoriété internationale.

Pour la police, un street gang est "un groupe de trois personnes ou plus qui se reconnaissent dans une identification commune, un nom, un symbole ou des signes et dont les membres, individuellement ou collectivement, se sont engagés dans une voie criminelle et créent une atmosphère de peur et d'intimidation dans leur quartier".

Le 18th Street Gang, "Dieciocho" en espagnol, est né il y a plus de 30 ans dans la zone connue sous le nom de Pico-Union, point d'arrivée des nouveaux immigrants hispaniques. Dans les années 80, il a connu un développement considérable, avec la vague d'immigrants d'Amérique centrale et du Mexique, fuyant alors les gangs "chicanos" d'autres quartiers. Ces derniers les dépouillaient, considérant ces nouveaux arrivants comme inférieurs. Ils trouvèrent aide et protection auprès du 18th Street Gang. Aujourd'hui les autorités reconnaissent confidentiellement qu'au moins 60 % des 20.000 membres du Dieciocho sont des immigrés clandestins.

Mode d'organisation et recrutement

    Il n'existe pas de parrain dans le 18th Street Gang. Le système nerveux central du gang est constitué des membres plus âgés (les Veteranos) qui contrôlent un réseau. Chacun a en commun de partager une loyauté totale envers les valeurs de la bande et ses ambitions. Mais dans la rue, le contraste est flagrant. Une des caractéristiques les plus frappantes du Dieciocho, est qu'il ressemble à une armée de gamins. Quand les Veteranos restent dans l'ombre, des petits, essentiellement des immigrants récents, sont recrutés pour grossir les rangs de la bande et pour mener ses activités criminelles.

Par exemple, un recruteur du gang a déclaré qu'il surveillait les écoles pour repérer des enfants de 11 à 13 ans susceptibles d'être tentés par la vie de gangster. Il leur promettait de l'action, de l'excitation, s'ils entraient dans le "street gang" le plus important de la région.

Le domaine d'activités

    Pour la police, le 18th Street Gang, fort de ses liens avec la Mexican Mafia, est devenu tellement puissant que, depuis des années déjà, il traite directement avec les cartels mexicains et colombiens de la drogue.

Les statistiques montrent que dans le comté de Los Angeles, une collectivité comparable à l'Ile de France, une personne par jour est volée ou agressée par le Dieciocho. Depuis 1985, on le crédite de 180 meurtres pour la seule ville de Los Angeles (environ 3,5 millions d'habitants), ce qui représente une moyenne du triple de celle des gangs les plus actifs de la ville.

Une préoccupation croissante des autorités vient de l'alliance entre le 18th Street Gang et la Mexican Mafia qui domine tout le monde carcéral hispanique et qui détient également une puissance considérable à l'extérieur.

Dissémination géographique

Normalement, un gang, c'est un quartier, un petit groupe de pâtés de maisons. C'est le cas de la quasi-totalité des quelques 1000 gangs de Los Angeles.

La caractéristique la plus intéressante du Dieciocho, outre sa taille, est sans doute sa mutation. Né dans un quartier pauvre, il est aujourd'hui international, riche, craint et respecté par ses pairs. Les Américains utilisent le terme "spreading" qu'on peut traduire par dissémination.

Au bout d'un certain temps, le gang a eu des ramifications dans tout le comté, essentiellement organisées d'une manière cardinale, le sud, le nord, l'est et l'ouest.

Le 18th Street Gang est aujourd'hui présent dans au moins 35 Etats des Etats-Unis.

La première base arrière du 18th Street Gang, c'est sans doute Tijuana, juste de l'autre côté de la frontière avec le Mexique, au sud de San Diego. Outre le Mexique, on trouve une forte et active présence du 18th Street Gang au Salvador où il prolonge son conflit avec le Mara Salvatrucha.

Présent aussi au Honduras, des policiers se sont rendus à Los Angeles pour demander des conseils en matière de lutte. Il est aussi actif et présent au Belize.

Quelles leçons pour la France?

    Ce tableau rapide d'une organisation tentaculaire en voie d'organisation me suggère au moins une réflexion sur le rôle des pouvoirs publics. Peut-être faudrait-il qu'en priorité, au nom de ce que d'aucuns appellent le "devoir d'ingérence", on agisse dans les zones de non-droit de la France, là où le pouvoir est tyrannique et le peuple opprimé, pour observer ce que sont vraiment les bandes, qui les gouverne, pour qu'un jour soient rétablies la liberté et la sécurité de leurs habitants.

 

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