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DÉFENSE ANTI-MISSILE ET STABILITÉ INTERNATIONALE

 

Malgré la fin de la Guerre Froide, la menace provoquée par l'emploi opérationnel de missiles balistiques n'a cessé de s'accroître. En réponse, les Etats-Unis développent un programme national de défense antimissile. Un colloque sur ce sujet a eu lieu le 28 Mai 2001 au Sénat.

 

Jacques BAUMEL

Président du Forum du Futur

 

    Le débat stratégique américano-européen et le dialogue euro-atlantique vont être dominés dans les quinze ans à venir par la mise en place d'une défense nationale antimissile aux Etats-Unis.

Ces nouvelles données stratégiques, sont relatives à un vieux débat interne aux Etats-Unis, commencé depuis plus de trente ans avec notamment, dès 1957, le programme Nike Zeus, puis le programme Sentinel de M. MAC NAMARA; et enfin avec Nixon, le Safeguard.

Le vrai problème est de savoir quand, comment, à quel prix et avec qui, ce projet sera créé. Car c'est une volonté profonde, qui existe aux Etats-Unis de protéger désormais leur territoire national contre toute atteinte. Quelles vont en être les conséquences ? Quelle attitude devons-nous avoir ? Cette initiative est fondée sur un changement stratégique considérable. D'une part, la disparition du danger majeur Est-Ouest, et d'autre part, l'apparition de nouvelles menaces touchant directement les Etats-Unis, ce qui est tout à fait nouveau dans l'histoire de l'Amérique.

    Ces problèmes soulèvent de nombreuses questions. La difficulté majeure réside dans la crainte d'une reprise de la course aux armements, ce sur quoi ce projet repose indiscutablement. Cependant, la Chine n'a, quand à elle, pas attendu la décision américaine pour construire et mettre en place des super missiles d'une portée de 8.000 à 10.000 kilomètres.

    Le deuxième argument contre, c'est la rupture du traité ABM datant de 1972 et correspondant en cela à un décor stratégico-politique complètement dépassé, qui comprenait d'ailleurs certaines clauses de défense antimissile. Conformément à cet accord, Moscou, est toujours protégée contre une attaque de missiles alors que les Américains ont abandonné ce système qui leur avait été accordé.

 

source: SNECMA

    Cela nous pose le problème du sort de la dissuasion nucléaire française.

Enfin, il ne faut pas oublier les conséquences de cette politique décidée à Washington, sur le dialogue euro-atlantique, avec pour certains partenaires européens la peur viscérale d'un découplage.

Pour terminer, après avoir connu Pearl-Harbour, l'Amérique aujourd'hui ou en tous les cas, certains dirigeants américains, ont peur d'une nouvelle catastrophe via l'espace. Ils désirent essayer de s'en prémunir par une certaine politique, leur permettant de surcroît de développer leur extraordinaire avance technologique et de continuer à régenter sur le plan mondial un certain nombre de techniques militaires.

 

Quelques Rappels…

AMIRAL Jean BETERMIER

Vice-Président du Forum du Futur

    Ce débat sur les défenses antimissiles est assez paradoxal, même s'il est au cœur de l'actualité. En effet, dans l'histoire des armements, il est assez rare qu'un système offensif soit resté une cinquantaine d'années sans se voir opposer un système défensif. Autre paradoxe, les deux superpuissances se sont accordées dès l'origine pour limiter leurs défenses. Plus surprenant encore, la perspective ouverte aujourd'hui de développement de défenses antimissiles suscite au moins autant de passion que s'il s'agissait d'une nouvelle arme offensive tout à fait terrifiante et de nouvelle génération.

&#Par ailleurs, l'émergence de nouvelles puissances capables de développer des vecteurs balistiques, autrement que par le biais des transferts de technologie est mise en doute.

Le traité ABM de 1972, qui limitait les systèmes de défense des Etats-Unis et de l'Union soviétique, est aujourd'hui perçu comme un traité universel, régentant les équilibres stratégiques internationaux, la clé de voûte de toute l'architecture des accords de limitation des armements. Quelques rappels historiques s'imposent.

1967: Première démarche, les Etats-Unis proposent à l'Union soviétique de limiter les armements stratégiques défensifs. Ce n'est qu'après le rejet de l'Union soviétique, que le secrétaire à la défense MAC NAMARA annonce le lancement du programme Sentinel qui vise à assurer la protection de la population américaine contre le tir accidentel d'un missile balistique soviétique.

1969: Le président NIXON décide de réorienter Sentinel vers la protection de la composante stratégique terrestre sous le nom du programme Safeguard. Washington et Moscou adoptent le processus visant à mener de pair les négociations sur la limitation des armements stratégiques et celles relatives à la limitation des antimissiles.

1972: Le président NIXON et le premier secrétaire du PC, BREJNEV, signent à Moscou l'accord Salt I sur la limitation des armements stratégiques et, parallèlement, le traité ABM qui limite les armements défensifs.

1974: Par un protocole attaché au traité ABM, les deux signataires décident cependant de se limiter à la protection d'un seul site: la capitale pour la Russie, un site de lancement pour les Etats-Unis.

Le traité ABM n'a cependant pas limité la poursuite de la course aux armements stratégiques entre Soviétiques et Américains. A l'époque, les Soviétiques ont utilisé toutes les possibilités offertes par Salt I en matière de capacité d'emport pour accroître le nombre de leurs armes offensives, tandis que les Etats-Unis réagissaient, en développant une composante nouvelle qui n'était pas limitée (missiles de croisière).

Le Royaume-Uni et la France furent les principaux bénéficiaires de ce traité puisqu'ils ont pu développer leur force stratégique naissante en sachant à peu près quel serait le volume et la nature des défenses qui leur faudrait traverser.

Cependant de nombreuses contraintes subsistent. Elles concernent les radars d'alerte ou de désignation d'objectifs, et l'interdiction de réaliser des intercepteurs stratégiques mobiles. Cependant, si les défenses stratégiques sont pratiquement restées en l'état depuis 1976, les projets et les développements technologiques n'ont pas manqué.

1983: On se souvient de l'initiative de défense stratégique lancée par le président REAGAN, qualifiée en Europe de "guerre des étoiles" ou Star war, dans le dessein de rendre les armes nucléaires inutiles et obsolètes. Il en résulta pour Washington, dans le domaine des technologies de l'information, de l'aéronautique et de l'espace une supériorité indéniable et encore durable aujourd'hui.

1991: Le président George BUSH décide, au sortir de la Guerre froide, de réorienter le programme SDI vers un projet d'ambition plus modeste, le GPALS, Global Protection against limited Strikes, destiné à contrer une attaque limitée d'où qu'elle vienne. La Russie n'est plus considérée comme un adversaire.

Janvier 1992: Tout en réaffirmant son attachement au traité ABM, le président ELTSINE propose de se joindre à un projet du type GPALS, une protection globale pour l'ensemble des pays "raisonnables".

Novembre 1992: Le président CLINTON abandonne le GPALS et donne la priorité à la protection des forces projetées.

2000: Les difficultés rencontrées dans les différents essais conduisent le président CLINTON, à laisser la décision à son successeur. Le président George W. BUSH fait de la défense antimissile l'un des thèmes majeurs de sa politique de sécurité et il propose à ses alliés de s'associer à ce projet.

Je crois qu'il convient à présent de procéder à un rappel des techniques utilisées, soit par les proliférants, soit au bénéfice des systèmes de défense.

 

IGA(cr) Jean-Pierre RABAULT

Président de l'ONERA

    En premier lieu, j'aimerais aborder les caractéristiques principales de la menace des missiles balistiques. Longtemps, ces armements ont a été l'apanage des puissances économiquement et technologiquement avancées.

Dans un premier temps, l'emploi opérationnel des missiles balistiques s'est limité à l'exercice de la dissuasion nucléaire dans le contexte de la Guerre froide.

Dès le milieu des années 1970, l'OTAN s'est vue confrontée à une nouvelle forme de menace balistique, celle des missiles balistiques tactiques, avec la mise en service opérationnelle des premiers Scuds.

On aurait pu penser que la fin de la Guerre froide mettrait un terme au développement des missiles balistiques tant stratégiques que tactiques. Or la guerre du Golfe, le premier conflit post-Guerre froide, a été l'occasion d'un emploi opérationnel des missiles balistiques : tactique contre les forces alliées, stratégique contre Israël.

Durant la dernière décennie, la menace s'est sensiblement accrue. La Chine, l'Inde, le Pakistan, la Corée du Nord, Israël, se sont lancés dans des programmes de développement des missiles balistiques. Parallèlement, l'Iran, l'Irak, la Syrie, la Libye, l'Arabie saoudite, l'Egypte, le Yémen – la liste est assez conséquente aujourd'hui – se sont dotés de tels systèmes et ont même des programmes de modernisation.

Nous assistons ainsi à une irrésistible prolifération de systèmes plus ou moins sophistiqués. Pour quelles raisons ?

La première d'entre elles est la diffusion des technologies et des systèmes russes ou chinois.

D'un point de vue plus opérationnel, les missiles balistiques ont pour grand avantage d'être d'une relative simplicité technique et opérationnelle, comparée à la complexité de systèmes d'armes comme les avions de combat, les navires de guerre, les missiles de croisière, etc. L'un des intérêts opérationnels majeurs des missiles balistiques est leur capacité d'atteindre un adversaire dans ses œuvres vives, à condition de disposer de systèmes de portées suffisantes, et cela avec une invulnérabilité naturelle importante. L'ambiguïté de la charge militaire transportée : conventionnelle, chimique, biologique ou nucléaire, ouvre la porte à un chantage politique qui modifie profondément les conditions du déroulement d'un conflit. Enfin, l'allumage des missiles balistiques donne à celui qui en dispose la capacité de menacer simultanément un large éventail d'objectifs adverses, compliquant ainsi considérablement le défi d'une défense efficace.

Pour conclure, je voudrais souligner qu'en raison même de leur simplicité, les systèmes balistiques actuels détenus par les pays évoqués précédemment, offrent à ceux-ci de grandes marges d'amélioration de leurs performances tant en portée qu'en capacité de déjouer d'éventuelles défenses.

 

M. Jacques BAUMEL

    Le développement des défenses antimissiles de théâtre est donc devenu une priorité pour le Pentagone. La Russie de son côté ne reste pas inactive et elle propose toute une famille d'intercepteurs antimissiles balistiques, semble-t-il de bonne qualité. Plus modestement, et dans la limite des crédits impartis, la France est en train de doter son système Aster de capacités de défense ponctuelle face à des missiles du type Scud améliorés.

Le traité ABM de 1972 ne définissait pas les défenses stratégiques ou les défenses de théâtre. Il est donc apparu nécessaire de procéder à un accord de clarification, ce qui a été entrepris à la demande des Etats-Unis dès 1993, et a abouti à l'accord de démarcation de 1997 lors du Sommet CLINTON-ELTSINE d'Helsinki. Cet amendement au traité ABM a été ratifié par la Douma, mais pas par le Sénat, les Etats-Unis hésitant à se lier les mains par des ratifications successives alors qu'ils proposent une renégociation d'ensemble du traité.

Les essais des différentes armes de théâtre sont conduits tout en respectant les limitations de l'accord de démarcation. Il est important de noter que les systèmes mobiles sont autorisés : terrestres, aériens ou navals, mais que toute composante d'arme spatiale est pour le moment exclue.

Parallèlement, l'OTAN entreprend, avec une participation de l'industrie française, une étude de faisabilité d'une défense du théâtre européen.

 

IGA(cr) Jean-Pierre RABAULT

    Aujourd'hui se dessinent deux classes de systèmes répondant à des objectifs de défense distincts : la défense des forces armées sur un théâtre d'opération, c'est-à-dire une défense ponctuelle ou de zone limitée, centre des missiles balistiques plutôt tactiques; la défense des populations et des zones urbanisées de grande taille comme celles des Etats-Unis et de l'Europe et, bien évidemment, contre des missiles balistiques a priori stratégiques. Ces deux défenses appellent des performances opérationnelles fondamentalement différentes : la défense des forces armées s'inscrit dans une logique d'efficacité militaire, la défense des populations dans une logique de protection des vies des citoyens.

&#Un système de défense contre les missiles balistiques restera toujours d'une extrême complexité technique, sans commune mesure avec la simplicité de ceux-ci. Déjà, les performances requises pour les intercepteurs les placent bien au-dessus des missiles balistiques. Ensuite, les intercepteurs et leur conduite de tir ne peuvent remplir leur fonction sans un système de surveillance et d'alerte capables de détecter et d'évaluer l'attaque et ceci en un temps suffisamment court pour permettre une mise en œuvre utile des intercepteurs. Dès que la portée des missiles balistiques dépasse quelques centaines de kilomètres, toute cette fonction nécessite rapidement l'emploi de satellites dédiés.

Nous avons accumulé un grand nombre de connaissances et d'expériences qui nous permettent d'envisager aujourd'hui la réalisation de systèmes ayant une réelle efficacité opérationnelle. Pourtant, quels que soient les calendriers affichés aujourd'hui pour des raisons politiques, de tels systèmes n'existeront probablement pas avant dix ou quinze ans. Pendant ce temps, la menace balistique ne fera que se renforcer quantitativement et qualitativement. Aussi pour ne pas courir en permanence après la menace, il est nécessaire, pour la spécification d'une telle défense, de se projeter à un horizon suffisamment lointain. Sachant que ces systèmes seront opérationnels dans 10 à 15 ans et que leur durée de vie sera de l'ordre de 30 ans, ceux-ci devront donc être en mesure de traiter la menace balistique dans au moins 25 à 30 ans d'ici.

Cependant, a-t-on une réelle capacité de dissuader les Etats de développer des missiles balistiques?

Les défenses antimissiles empêcheront-elles la prolifération des armes nucléaires, chimiques et biologiques ? On a très souvent associé les missiles balistiques et les armes nucléaires. Certes, les missiles balistiques sont un vecteur privilégié pour les armes nucléaires mais une arme nucléaire est susceptible d'être véhiculée par bien d'autres moyens.

Sommes-nous directement menacés par la NMD ? A mon avis, la NMD envisagée par les Américains ne menace ni la France, ni l'Europe.

En revanche, la défense antimissile ne sera qu'une capacité pour contrer une menace bien définie. Elle ne sera jamais la panacée, ni ne décrédibilisera tous les autres moyens d'action.

 

Amiral Jean BETERMIER

    Nous devons maintenant tenter de répondre à la question de fond suivante : Quelle réponse apporter à la menace des missiles balistiques: défense, dissuasion? Nous sommes tous d'accord, je le pense, sur l'idée que ce ne sont pas les seuls moyens de s'opposer à la prolifération. Il y a aussi le contrôle des technologies, les mesures économiques, la coopération, les mesures diplomatiques. Celles-ci existent, mais jusqu'à maintenant, elles n'ont pas suffi à endiguer la prolifération. Donc, en termes de moyens et de doctrine, quelle attitude adopter?

 

Défense et Dissuasion: Quelles réponses apporter à la menace des missiles balistiques ?

 

IGA(cr) Henri MARTRE

Un certain nombre de questions se posent.

Quelles sont la nature et l'importance des menaces stratégiques majeures que nous devrons contrer à l'horizon de quelques décennies?

Quels sont les moyens techniques susceptibles de contrer les menaces par des menaces de même nature? Quels sont justement les moyens techniques permettant la destruction des vecteurs? De très importants réseaux ont été développés et installés pour la défense aérienne et la défense anti-sous-marine, mais l'interception des missiles balistiques, qui nous occupe aujourd'hui, présente de bien plus grandes difficultés.

La quatrième question concerne les moyens diplomatiques, c'est-à-dire les possibilités qu'apportent à l'équilibre de dissuasion, la négociation et les traités de limitation des forces. Le problème est de savoir quel rôle pourra jouer la diplomatie dans un monde complexe et imprévisible, où pourront naître des coalitions.

 

Ambassadeur David SMITH

Président Global Horizon, Washington

   

    En tant qu'ancien diplomate, je peux dire que la diplomatie a, bien sûr, un rôle important dans la politique de sécurité. Mais elle n'existe pas à l'écart d'une politique de défense et de dissuasion, surtout dans les cas les plus difficiles.

Sauf au cours des dernières quarante années, pendant des milliers d'années, les humains ont toujours cherché leur sécurité dans une combinaison de moyens offensifs et défensifs. La Guerre froide étant terminée, il faut revenir à la tradition pour affronter les défis de cette nouvelle époque.

Quel est le défi posé par les missiles balistiques? Il est impossible d'interdire l'évolution de la technologie. On peut certainement ralentir la prolifération, la rendre plus chère et plus difficile, mais pas l'empêcher complètement.

Les acquéreurs des missiles balistiques sont divers, avec des motifs divers. Leurs missions peuvent être dissuasives ou de combat, régionales ou globales mais la tendance mondiale va vers plus de missiles, dans un plus grand nombre de pays, d'une portée plus importante et d'une plus grande précision.

Face à cette situation, il nous faut suivre une stratégie de contre, et non pas "non-prolifération".

La contre prolifération se composerait : d'une diplomatie de sécurité régionale fortifiée, de meilleurs renseignements et d'une meilleure coopération entre les services de renseignement, d'une politique effective de non-prolifération précisant qui, quoi pourquoi, et la durée, la préemption et l'interception. la contre-force, la dissuasion (aspect de punition), la démocratisation et le développement économique, et enfin le développement de technologies pour tout cela.

Le concept de deterrent est mal adapté pour nos relations avec la Russie, avec laquelle il n'existe plus de conflit idéologique. Cette logique est mal adaptée aussi face aux nouveaux adversaires potentiels et ce non pas parce qu'ils sont "voyous". Je ne crois pas aux Rogue States. Tout simplement, nous ne comprenons peut-être pas ces États.

Pour toutes ces raisons, il faut nous diriger vers une politique de défense traditionnelle qui combine moyens offensifs et défensifs. Il s'agira probablement de nouveaux moyens. Il n'existe pas de solution unique. La menace des missiles balistiques est aujourd'hui importante, mais elle n'est pas la seule. C'est une forme de dissuasion technologique. Il nous faut communiquer le message que nous n'avons aucune intention d'être des victimes ou des objectifs de manipulation géopolitique.

Enfin, je voudrais souligner l'importance de la démocratisation et du développement économique. C'est un changement de gouvernement, la démocratisation de la Russie qui a mis fin à la Guerre froide mais dans le même temps, il faut poursuivre une politique de contre-prolifération compréhensive.

 

Pascal BONIFACE

Directeur de l'IRIS

    Que penser de la politique américaine? Je ferai plusieurs observations.

  La première, est que dans ce débat sur les NMD, il y a à la fois une grande nouveauté et une permanence assez forte.

  La permanence, c'est que l'on retrouve et cela a été cité auparavant avec les affaires ABM puis SDI, puis GPALS, des arguments qui    ont déjà été utilisés et qui reviennent pour les NMD. A chaque fois, on nous dit: "C'était impossible avant, mais la technologie a changé et maintenant c'est possible". Le problème, est qu'à force de le dire, peut-être qu'un jour ce sera vrai, mais lorsque l'argument est utilisé pour la quatrième fois, on peut douter de la possibilité technique.

Deuxième permanence: à chaque fois, on pense qu'il y a des solutions technologiques aux problèmes stratégiques. Or, si la technologie a ses avantages, elle a également ses limites.

La question des NMD, sera et est déjà un des débats stratégiques majeurs, voire "le" plus important. Tous les problèmes stratégiques sont concentrés : la politique américaine, l'unilatéralisme, la dissuasion, le désarmement, la relation tant avec la Russie qu'avec la Chine, l'Europe de la défense qui se met en place.

Que nous dit-on ? Que la NMD est justifiée par la menace irakienne ou nord coréenne sur le territoire américain dans les dix prochaines années. Cette justification me paraît pour le moins ne pas correspondre à la réalité.

Si un tel programme est mis en place, c'est qu'il y a d'autres raisons. Celles-ci sont, d'une part, la difficile relation des Etats-Unis avec l'arme nucléaire depuis 1957. D'autre part, soulignons également cette croyance que la technologie pourrait résoudre les problèmes et que les Etats-Unis, étant la plus grande puissance technologique, vont lancer une course qu'ils sont sûrs de gagner parce que les autres ne pourront pas suivre.

En ce qui concerne à la fois la dissuasion et le désarmement, la NMD n'aura pas les répercussions que l'on annonce actuellement. Lorsque l'on dit que les Français s'opposent à la NMD parce que cela remettrait en cause leur dissuasion, cela est faux parce que d'une part, les armes nucléaires françaises ne sont pas réellement pointées sur les Etats-Unis, ce n'est pas le bon "formatage". D'autre part, la NMD est prévue pour arrêter une force nucléaire limitée et la France a déjà une force nucléaire bien au-delà des projets actuels de NMD. Les projets actuels n'ont pas de conséquences sur la crédibilité des forces nucléaires existantes mais sur des menaces inexistantes.

Par contre, sur la dissuasion, la NMD va avoir un effet psychologique important puisque que l'on entend, que finalement la dissuasion n'est pas suffisamment forte pour arrêter une menace. Ainsi, la dissuasion n'est pas une menace par obsolescence technologique, puisque l'épée se développe autant que le bouclier, mais c'est plutôt une menace par obsolescence du discours sur la dissuasion soulignant que dans le monde actuel, la dissuasion n'est pas suffisante pour arrêter un acteur. Et là, bien sûr, on touche à l'éternel débat sur la rationalité des acteurs. Faut-il s'inquiéter de la remise en cause du traité ABM ? Oui et non. C'est un traité bilatéral, qui concerne les deux acteurs signataires. Les autres pays n'ont pas à faire valoir leur avis là-dessus, même si par le symbole qu'il a atteint en tant que tel, le traité ABM, fait en quelque sorte partie du patrimoine commun du désarmement de l'Humanité.

On dit également que ceci va doper les programmes chinois. La Chine a, d'ores et déjà, des programmes de modernisation de ses forces. Ce n'est pas la NMD qui va créer l'accélération du programme chinois. On peut penser que cela sera simplement un bonus supplémentaire et que les Chinois voudront se mettre un peu plus au diapason.

En fait, la NMD ne correspond à aucune réalité stratégique mais elle aura des conséquences stratégiques importantes.

Deux aspects de la NMD importants sont moins souvent évoqués. Il s'agit de la relation Etats-Unis/Europe, nous concernant au premier chef, et de la façon de procéder avec le reste du monde. Je crois que la NMD aurait inquiété moins de personnes si elle ne s'inscrivait pas dans un contexte général d'unilatéralisme américain. En tant que tel, elle aurait pu passer inaperçue comme bien des programmes américains, mais ceci, ajouté au rejet du Traité d'interdiction total des essais nucléaires, à l'amélioration de la Convention sur les armes biologiques, au rejet du Protocole de Kyoto, etc, l'a mise en relief. Ainsi, ce que l'on peut reprocher à la NMD, c'est plutôt une façon générale de faire, plus qu'un programme particulier. C'est de dire qu'il faut décider seul, que l'environnement compte peu et que les Etats-Unis ont une telle puissance qu'ils peuvent se passer de l'avis et des objections des autres pays.

Dernier élément : les vrais défis sont-ils là, y compris en termes de sécurité ? La véritable menace pour la sécurité internationale, y compris pour la sécurité américaine, réside-t-elle dans la menace des missiles nord-coréens ou plutôt dans les guerres civiles, les affrontements, etc. ? Les réponses aux véritables menaces qui affectent la sécurité ne sont-elles pas plus multilatérales qu'unilatérales ? Est-ce que l'on retire ou non, le "N" de National Missile Défense, dont la présence est purement cosmétique. En cela réside peut-être la véritable argumentation à mener : il ne s'agit pas de choisir entre des armes et des hôpitaux - le besoin de défense est réel- mais en termes purs de défense. Est-ce que les véritables menaces sont là ? On peut en douter.

 

IGA(cr) Henri MARTRE

    Vous posez le problème dans toute son étendue et en conclusion, vous tombez sur la question: quelles sont les menaces ? Ce ne sont probablement pas uniquement la Corée du Nord et l'Irak. J'aurais tendance à penser que l'ensemble du monde est soumis à des menaces et que, sans aller très loin, nous sommes déjà entrés dans une deuxième Guerre froide. Quand on regarde ce qui se passe au Moyen-Orient, au sein même de l'Europe et plus encore dans le Pacifique, je crois qu'effectivement la menace est multilatérale, présente, et qu'elle se développera dans les années à venir.

 

Amiral Jacques LANXADE

Ancien Chef d'Etat-Major des Armées

     Je voudrais revenir en premier lieu sur ma propre compréhension de ce qui se passe aux Etats-Unis, en restant dans le domaine stratégique. Je rappellerai qu'avant 1989, donc avant la fin de la Guerre froide, la dissuasion dominait. Il n'y avait pas à cette époque de perturbateurs de cet ordre susceptibles de prendre suffisamment d'importance pour venir troubler ce débat bipolaire.

A partir de 1989, il faut noter deux changements. D'une part, l'affaiblissement de la superpuissance soviétique, qui n'a pas été remplacée par la Russie. L'équilibre de la dissuasion réciproque n'est donc plus aussi nécessaire. D'autre part, apparaissent de nouveaux Etats, que je qualifierais de perturbateurs potentiels, et qui peuvent atteindre par leur armes, leurs missiles, le territoire des Etats-Unis.

De plus, les responsables de ces Etats perturbateurs, s'ils ont une rationalité, ne me paraissent pas sensibles à la rhétorique de la dissuasion. Ainsi, nous n'avons pas réussi à dissuader Saddam HUSSEIN. Il faut naturellement maintenir la dissuasion, mais face à ces nouveaux pays qui peuvent venir perturber l'ordre international, il faut se doter en complément de la dissuasion d'une capacité de défense pour pouvoir agir. Je crois qu'il faut bien regarder ce que font les Américains aujourd'hui: ils s'attèlent en même temps à la NMD et au développement de leur capacité d'intervention.

La question qui me paraît se poser à propos des Etats-Unis, est: quel système vont-ils déployer? A ce jour il n'y a pas, à mon avis, de réponse claire. Or, cette dernière est très importante car, selon le type de système qu'ils déploieront, les conséquences à la fois diplomatiques et stratégiques ne seront pas les mêmes.

Comment se présente alors le problème français? D'abord, la France est dans le même contexte international donc ce qui est valable pour les Etats-Unis l'est peu ou prou pour nous. Nous entendons, bien sûr maintenir notre capacité de dissuasion. Il faut tout de même faire attention car nous avons beaucoup diminué notre capacité de dissuasion, à tel point que je la qualifierais de minimale aujourd'hui.

Il me semble que nous sommes, en France, confrontés à trois dossiers :

– le premier, c'est celui de l'extension de la couverture géographique de notre système de dissuasion, car il faut bien que nous prenions en compte les risques nouveaux apparus dans le monde.

– deuxièmement: la crédibilité de notre dissuasion dans un système qui n'est plus bipolaire mais multipolaire. Aujourd'hui, elle peut avoir des origines multiples. Il me semble donc que nous avons besoin d'un système d'alerte avancée par satellites pour être capables de déterminer ces dernières.

– troisième point: la France doit faire protéger les forces qu'elle déploie face à des missiles balistiques de courte ou de moyenne portée.

Cependant, nous ne pouvons aborder la question de la défense du territoire français d'un point de vue national. Il faut la traiter dans un cadre européen.

L'Europe est, composée de pays de natures stratégiques différentes. Certains pays ont une dissuasion nucléaire, d'autres non. Si elle progresse dans le sens de la mise en œuvre d'une politique étrangère et de sécurité commune – et il ne faut pas sous-estimer l'importance de ce qui a déjà été fait – elle est encore loin d'être en mesure de traiter l'ensemble de son domaine stratégique. Car l'Europe a fait le choix de laisser à l'Alliance atlantique, le soin de sa défense collective tout en décidant de se doter d'une capacité militaire propre de gestion des crises. Elle s'est fixé en cela, des objectifs très importants pour 2003 et au-delà.

S'agissant maintenant plus précisément, de la défense antimissile du point de vue européen, il me semble que la situation se caractérise par les points suivants.

Premièrement, l'appréciation de la menace faite en Europe me semble assez différente de celle que font nos amis américains. Et comme nous ne disposons pas, en propre, des moyens de surveillance que ces derniers ont, cette appréciation nous est d'autant plus difficile. Une raison de plus pour laquelle la France devrait s'orienter vers un système d'alerte avancée par satellites, qui pourrait très bien être européen.

Deuxièmement, il y a en Europe une perception assez différente des relations avec la Russie. Plus la proximité géographique est importante, plus des sujets comme la défense antimissile, l'élargissement de l'Alliance, peuvent être extrêmement sensibles.

Troisièmement, il existe un gap technologique relativement considérable notamment dans le secteur de la recherche et du développement des forces antimissile.

Enfin, plus généralement, soulignons l'insuffisance des ressources budgétaires affectées à la défense surtout quand on la compare à l'ambition de nos objectifs en termes de capacité d'intervention.

C'est dans ce contexte que l'Union européenne, devrait se prononcer sur la défense antimissile. Ainsi, je pourrais dire aux Européens: attention aux ressources. Et aux Américains: prenez en compte les réalités européennes, et le long terme de la relation euro-américaine.

Enfin, je crois qu'il faut vraiment développer le dialogue stratégique, non seulement pour parler de l'équilibre défense/dissuasion/action, mais également pour y inclure le partenariat euro-américain, notamment pour ce qui concerne l'appréciation de la menace.

 

Ambassadeur David SMITH

    Je voudrais tout d'abord apporter des éléments en vue d'une clarification sur la situation juridique des traités. En ce moment, le traité ABM est en vigueur ainsi que le traité START I. Les accords de New York de 1997, pour définir la frontière entre les antimissiles de théâtre et les missiles ABM, ne le sont pas. Ce qui veut dire que les accords de New York de 1997 n'entreront jamais en vigueur, et qu'il sera très difficile de ratifier START II, parce qu'en matière juridique, l'accord que la Douma a approuvé est différent du traité approuvé par le Sénat américain.

Nous sommes au niveau de START I, soit environ 6.000 têtes nucléaires, ce qui souligne l'importance des réductions unilatérales proposées par G. W. BUSH.

Je voudrais ajouter que si l'on parle ici de NMD, ce n'est plus le cas au sein de la nouvelle administration américaine. Le président BUSH s'est, en effet, rendu compte que le mot "National" créait des problèmes de perception. Il est question d'une défense qui défend les Etats-Unis, ses forces dans le monde, mais aussi ses amis et ses alliés.

Si cela couvre l'Europe, l'idée du président BUSH est certainement de le faire en coopération avec nos alliés européens. Le Président a laissé cela volontairement sous la forme politique. Mais, nous souhaitons vivement qu'il sera possible de faire quelque chose avec nos amis européens, parce que la défense de Naples, de Yokohama, de Paris, est importante pour la stratégie des Etats-Unis. De même, nous espérons que la défense de Boston, de Miami et de Seattle, sera importante pour la stratégie de nos amis en Europe.

 

IGA(cr) Henri MARTRE

    Je retiens dans l'ensemble que les Etats-Unis prennent des initiatives et que l'Europe, soucieuse de sa sécurité doit définir sa position de façon coordonnée. Ce qui exige qu'elle commence à préciser quelles sont les menaces qui pèsent sur elle et comment il est possible de les contrer, en bref, qu'elle définisse sa politique de défense. En cela réside la clé du problème.

 

 

DÉBAT

 

M. Roger BALERAS

    On a parlé de missiles, j'en comprends la raison et l'actualité, mais on évite de parler de l'évolution des cruise missiles. Ce système antimissile peut déplacer le problème et les missiles de croisière n'ont pas la même capacité de pénétration que les missiles balistiques. Je souhaiterais une réponse sur la possibilité d'une évolution vers une utilisation plus grande des cruise missiles.

 

Amiral BETERMIER

    C'est la seule utilisation qui soit limitée par un traité international, la seule qui pose problème aujourd'hui, tout au moins sur le plan politique et juridique, car les défenses antimissiles de croisière qui seront probablement de plus en plus nécessaires en particulier pour l'Europe - beaucoup plus que pour les Etats-Unis - entrent dans le cadre de la défense aérienne élargie.

 

Pr. Renaud RHIEMER

    Un changement a eu lieu au sein du Sénat américain. Dans la presse, ce matin, le nouveau chef de la majorité, le sénateur DASHLE a souligné: "Pour le système de défense antimissiles, on peut bien voir, mais à certaines conditions: qu'il n'y ait pas une rupture unilatérale du traité ABM, que les Etats-Unis obtiennent l'accord des alliés européens, et (ce n'est pas la moindre des choses), que ce système s'avère vraiment faisable". Ce qu'il a dit correspond à des changements négociés au sein du parti démocrate cet été, en développement de la plate-forme du parti qui reflète exactement ces mêmes idées. Ne pensez-vous pas qu'une nouvelle page soit tournée ?

 

Ambassadeur David SMITH

    Avec le changement au Sénat, l'ordre du jour de ce dernier sera contrôlé par le parti démocrate, mais nous sommes dans une situation de continuité. Le nouveau président s'est simplement donné un peu de marge pour élaborer son programme. Il faudra sûrement présenter quelque chose au Congrès. Le sénateur DASCHLE, le majority leader, aura le contrôle de l'ordre du jour, mais il lui sera très difficile de tout bloquer parce que tous les sondages depuis des années indiquent que plus de 60 % des électeurs américains sont favorables à une défense antimissile. C'est pour cela que le président CLINTON, qui avait commencé par être contre la défense antimissile nationale en 1996, a changé sa position.

 

M. le Vice- Président du groupe d'amitié France/ Etats-Unis

    #9; Je crois qu'il ne faut pas transposer les problèmes français aux problèmes américains. Dans le système parlementaire américain, il existe bien souvent un consensus qui ne tient pas compte des rapports entre démocrates et républicains. Deuxièmement, j'ai le sentiment que les sondages et le consensus que les Américains ont sur cette affaire, rendront difficile le blocage du projet. De plus, il est certain que l'influence du président du Comité des forces armées, dans la Commission des forces armées, est très importante. Je crois que dans une affaire de ce genre, il n'y aura pas ce clivage rigoureux de 49 contre 51.

 

Général LEGORY

    Nous avons entendu sur le projet américain des réflexions stratégiquement étonnantes. Vous avez d'abord dit que la question n'était pas de savoir si le projet américain était opportun mais quand et comment il se ferait, ce qui est une façon curieuse d'aborder un problème stratégique. Monsieur Boniface a souligné que nous assistions ou nous allions assister à une course technologique qu'il s'agissait de gagner mais dont on ne savait pas pourquoi elle avait lieu. Je me permettrais de soumettre deux hypothèses dans les motivations américaines :

– une première motivation serait d'ordre purement intérieur. On fait trembler le bon peuple avec une menace largement illusoire et quand le peuple tremble, on lui dit: "Arrêtez de trembler, je vais vous en protéger" et tout le monde est satisfait;

– la deuxième hypothèse est plus triviale: elle est d'ordre technologique, et ce serait une manière de donner du "grain à moudre" aux chercheurs, aux entreprises, à l'économie américaine, etc., ce que sous-tendait déjà autrefois largement le projet du SDI.

 

Amiral Jacques LANXADE

    Je suis persuadé qu'il existe la logique stratégique suivante: nous sommes dans une situation où nous n'avons plus deux puissances nucléaires qui s'annulent et qui n'ont rien à craindre des autres puissances autour d'elles, mais dans un monde complètement différent où les Américains veulent pouvoir garder leur liberté d'action et pour cela ils estiment – ont-ils raison, ont-ils tort? – qu'ils doivent se protéger. En même temps, ils développent énormément leurs capacités d'intervention.

 

Général FOUQUET

CDAOA

Je voudrais poser une question en deux volets: le premier concernant la dissuasion et le deuxième, le type d'agression.

Je pense que l'on a beaucoup parlé de dissuasion nucléaire. Est-ce que les grandes puissances ne disposent pas d'une dissuasion plus vaste, conventionnelle, politique, économique qui, d'une certaine façon, les protégerait d'une volonté d'agression de pays que l'on a appelés "renégats" ? Cette forme de dissuasion plus conventionnelle n'existe-t-elle pas?

Ma seconde question porte sur le type d'agression avec l'approche suivante: il s'agit davantage de se protéger de la charge utile que du vecteur lui-même. Je me rapproche d'une certaine façon de Monsieur BALERAS. Mais en allant plus loin que les composantes aériennes, quelle est dans le pays de M. Smith l'appréciation quant à la cohérence de cette défense contre des charges utiles NBC? A-t-on une crainte de l'utilisation d'autres moyens d'aborder votre pays avec ces charges utiles que par la voie aérienne? Y a-t-il une cohérence politique sur ce plan?

 

Ambassadeur David SMITH

&#    D'abord, vous avez demandé si la dissuasion nucléaire que nous avons encore, et la dissuasion conventionnelle dont nous disposons, suffit pour dissuader les autres pays. Il existe une force très grande, exceptionnelle, mais aussi quelques problèmes. Par exemple, avant le déclenchement de la guerre du Golfe, Saddam HUSSEIN aurait dû être dissuadé de contrer la plus grande force militaire achevée depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon Colin POWELL et Monsieur BAKER, peut-être que les armes nucléaires l'ont effectivement dissuadé d'utiliser ses armes chimiques. Le fait n'est pas de disposer d'une force de dissuasion : nous avons des forces nucléaires et des forces conventionnelles, mais aussi un problème croissant, celui des missiles balistiques. Il faut additionner à ces forces en évolution quelques défenses contre ces missiles.

Il existe bien sur, d'autres moyens pour lancer des armes chimiques, biologiques, nucléaires. Par exemple les attaques des ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, sur le World Trade Center à New York, etc. La police a trouvé sur les ordinateurs des responsables, des formules pour la réalisation d'une arme radiologique. Il faut donc se défendre contre toutes les menaces qui se présentent. Si nous construisons une défense antimissile effective, certaines puissances chercheront à construire des missiles de croisière. A ce moment là, il faudra étendre la défense aérienne contre les missiles de croisière.

 

 

Conséquences pour la stabilité internationale

M. Henri CONZE

Président de HCI

    A chaque fois que l'on aborde le problème des défenses antimissiles, j'ai l'impression que l'on mélange deux questions qui ont, certes, des aspects communs mais dont les natures sont différentes:

La première, c'est le danger de la prolifération, en particulier des armes de destruction massive: nucléaires, chimiques, etc., et des porteurs qui peuvent être les missiles balistiques. Face à cette prolifération, la question est: comment se défendre et faut-il effectivement des défenses antimissiles?

La deuxième question, c'est la décision américaine de développer et de mettre en place la NMD avec les bémols évoqués tout à l'heure, et qui soulève des réactions.

 

Lord John ROPER

House of Lords

    On m'a demandé d'exprimer le point de vue britannique. Ce problème a plusieurs dimensions: technique, politique intérieure et internationale, par le problème de stabilité des relations internationales.

Premièrement, quelle est la balance entre les avantages et les inconvénients d'une telle stratégie de défense antimissile?

Naturellement, le problème de la prolifération (des armes de destruction massives comme des missiles balistiques) perdure. De plus, nous sommes face à une difficulté technique de miniaturisation des armes nucléaires. Car, avoir une arme nucléaire est une chose, avoir une arme nucléaire que l'on peut mettre dans un missile balistique est une autre chose.

Il existe plusieurs raisons pour lesquelles les Européens partagent l'inquiétude des Etats-Unis et d'autres raisons pour lesquelles nous avons des vues qui divergent. Tout d'abord, nous sommes souvent plus proches que la plupart des Américains des Etats qui provoquent l'inquiétude. Ensuite, l'Europe peut être attaquée par un missile beaucoup plus primitif que celui qu'il serait nécessaire d'utiliser pour attaquer les Etats-Unis. Nous avons ainsi un besoin urgent de penser à une défense antimissile de théâtre en Europe.

Deuxièmement, dans un pays et sur un continent, où l'idée de dissuasion du faible au fort a été conçue, il est très important de définir qui sont maintenant les faibles et les forts. Nous ne pouvons pas ignorer les limites de nos moyens d'action militaire qui seraient introduits par une telle prolifération. Il y a quand même une préférence européenne à faire entrer les systèmes de défense dans une stratégie plus générale.

Deuxième priorité européenne: nous avons choisi de garder, de protéger et répandre un concept d'ordre international. La grande réussite de l'Europe réside dans la création d'un ordre européen de sécurité. Et nous avons envie d'élargir cela au niveau mondial. Pour cette raison, nous sommes assez soucieux de protéger les systèmes de traités tels qu'ils existent.

Troisièmement, nous devons faire face à des problèmes de budget de défense. Il nous faut penser aux priorités intérieures dans nos budgets face à ces différentes possibilités. Ces derniers mois, de nombreuses discussions nt eu lieu sur la politique européenne de sécurité et de défense et des demandes ont été formulées.

Rappelons qu'au cours de l'année 2000, les Américains ont dépensé plus que 4 billions de dollars pour la recherche sur les missiles anti-défense. Comme pour nous, cela est également un problème pour les Européens, dans leur idée de contribuer à la stabilité internationale. Nous devons en Europe penser à nos priorités de sécurité et de stabilité. Il n'est pas évident que dans les débats politiques, la première place soit accordée à ces questions de défense antimissile.

Un autre danger assez sérieux existe, même si les analyses européennes s'accordent à ce sujet. Il est, en effet, courant de lire dans la presse, plutôt les divergences entre les différents pays européens. Il est important, que nous poursuivions tous dans nos pays de tels débats pour essayer de trouver ensemble une position commune, à partir de laquelle nous pourrons discuter avec nos amis américains.

Un dernier mot, sur une question soulevée au Sénat américain. Gardons à l'esprit qu'il existe un réel danger pour nous, Européens, d'être cités comme donnant notre appui à la position des démocrates au Sénat. Nous devons traiter avec le gouvernement des Etats-Unis. Car sinon, nos relations avec lui dans d'autres domaines pourraient se compliquer.

 

Dr. Kyong Wook SHIM

Chercheur KIDA, Séoul

    Les répercussions suscitées par le projet de défense anti-missiles des Etats-Unis en Asie du Nord-Est pourraient être résumées en trois réactions selon les acteurs: la Chine hostile, le Japon partisan et la Corée ambiguë.

Commençons par l'hostilité des Chinois. D'où vient cette ferme opposition ?

D'abord, ces derniers sont bien conscients que la défense anti-missiles américaine vise à contrecarrer la puissance militaire qu'est la Chine, non celle des "Etats voyous" comme la Corée du Nord. Cependant, la Chine voit, dans la NMD, une atteinte directe à la crédibilité de la dissuasion par ses missiles, nucléaires ou non. En outre, l'éventuelle mise sur pied de la TMD en Asie nuirait à l'efficacité des missiles balistiques de portée intermédiaire, que la Chine a développés, et modifierait ainsi ses rapports stratégiques avec Taiwan et le Japon, si ces derniers bénéficiaient du bouclier américain.

Aux yeux des Chinois, en proposant une défense anti-missiles à Taiwan, les Etats-Unis violent leur souveraineté, et s'immiscent dans leurs affaires intérieures. La Chine redoute que la TMD ne consolide le statu quo dans le détroit de Formose, et éventuellement l'indépendance de fait de Taiwan.

A travers la coopération sur le TMD, Washington transférerait la technologie de la défense anti-missiles "couche haute" au Japon, ce qui transgresserait non seulement le traité ABM, mais également le MTCR.

Quelle est la réponse des Chinois ? Ils sont déterminés à décupler leur nombre de fusées intercontinentales, ainsi que celui des missiles de portée intermédiaire, avec accent porté sur les missiles de croisière.

 

    En ce qui concerne le Japon, doté d'une Constitution pacifique, vous pourriez vous interroger sur la légitimité de se munir d'un système de défense anti-missiles. Cependant, le Japon a démarré son effort de recherche et de développement en 1987 après la signature d'un accord avec les Etats-Unis en matière d'Initiative de Défense Stratégique (SDI). Un "TMD Working Group" fonctionne entre Washington et Tokyo depuis 1993. Le tir d'un missile nord-coréen, le 31 août 1998 n'a fait que conforter et accélérer l'effort des Japonais pour faire partie de la défense anti-missiles de théâtre. D'ailleurs, la technologie japonaise est avancée, à un point tel que les Américains devraient faire appel à eux pour certains éléments de système de la NTWD (Naval Theater Wide Defense).

Constatons que le Japon accepte, apparemment sans aucune réticence, son annexion à l'espace stratégique américain, moyennant le déploiement d'un bouclier anti-missiles localisé sur son territoire ou basé en mer, qui le brouillerait définitivement avec Pékin.

Le Japon compte élargir son champ d'action militaro-stratégique dans la région, au moyen d'une coopération avec les Etats-Unis en matière de défense anti-missiles basée en mer. Cette conséquence de la TMD est difficilement supportable pour les Coréens, et encore plus pour les Chinois.

L'attitude ambiguë de la République de Corée s'explique par deux aspects:

    • A court terme, la Corée ne saurait ignorer le danger représenté par la prolifération balistique autour de la Péninsule puisqu'elle est fortement exposée à la menace des armes stratégiques nord-coréennes, notamment les missiles. Cependant, la menace immédiate sur la Corée du Sud réside surtout dans les lance-roquettes multiples (MRLs) et les missiles Scuds. Puisque Séoul se trouve à 40 km à peine de la zone de démarcation, c'est donc la "terreur de proximité" qui règne sur le concept de défense anti-aérienne et anti-missiles sud-coréen.

Les Coréens, face à une menace réelle du Nord, émettent donc des doutes sur l'utilité de la TMD pour la Péninsule, ainsi que sur la fiabilité du système d'interception d'un missile assaillant par collision directe (Hit-to-kill).

Les Coréens ne sauraient cacher leur souci à propos des incidences de la NMD sur l'effort d'armement des pays entourant la Péninsule. En outre, ils craignent d'assister à une seconde Guerre froide, risquant de créer sur le champ une "nouvelle alliance triangulaire du Nord" entre Pyongyang, Pékin et Moscou à l'encontre de la NMD et de la TMD.

La participation de la République de Corée à la défense anti-missiles de théâtre est actuellement exclue. Par contre, Séoul envisage sérieusement d'acquérir des Patriot PAC III.

 

    • A moyen et long termes, le choix de participer ou non à la coopération en matière de TMD avec les Etats-Unis et le Japon n'est pas des plus limpides. Il ne s'agit pas ici d'acheter des Patriots mais d'une considération stratégique très importante pour les Coréens.

Un des défis auxquels la Corée doit désormais faire face est le nouvel espace de sécurité autour de la Péninsule. Les frictions aggravées entre la Chine et les Etats-Unis risquent de remplacer la confrontation américano-soviétique de la Guerre froide, laquelle avait déclenché la division de la Péninsule. Par ailleurs, la Chine et le Japon connaissent de lourdes difficultés pour se rapprocher en tant que puissances régionales.

La participation de la Corée à la TMD pourrait être interprétée comme un choix de politique extérieure opposée à la Chine. Au contraire, si elle choisissait de ne pas participer, son choix signifierait aux américains et aux Japonais que la Corée envisage le futur aux côté de la Chine, qui se réveille d'un "sommeil centenaire".

Puisque son allié américain et le Japon sont déterminés à édifier une défense anti-missiles couvrant un théâtre au milieu duquel est située la Corée, le nouveau système de défense de celle-ci doit être intégré un jour ou l'autre dans une réflexion stratégico-militaire, malgré sa faible confiance envers le Japon.

Enfin, la NMD et la TMD supposent de nouveaux développements dans de très nombreux domaines technologiques. Ceux-ci produiront des retombées considérables dans tous les secteurs des technologies de défense, tout comme dans le secteur civil. La non-participation à la TMD occasionnerait pour la Corée le creusement de l'écart technologique - déjà très important - avec le Japon, sans oublier les Etats-Unis.

En conclusion, la Péninsule coréenne est entourée d'Etats directement liés par le grand projet américain de défense anti-missiles. Dans ces circonstances, ce projet suscite un vif débat à l'intérieur de la République de Corée, avec la peur qu'il constitue bien plus un élément de tension que d'apaisement pour la sécurité régionale. Mais le temps leur est compté.

 

Patrice HUMMEL

EADS

  

     #9; En premier lieu, la défense anti-missile balistique stratégique touche vraisemblablement aux équilibres de la dissuasion nucléaire. L'impact doit être évalué à la mesure de la faisabilité et de la programmation du déploiement, selon les solutions techniques.

La défense anti-missile balistique tactique d'un théâtre d'opérations extérieures n'est que la continuation de la défense aérienne, certes élargie, mais sans rupture de continuité, donc à priori sans impact significatif.

En deuxième lieu, du point de vue de l'étude OTAN qui démarre, le théâtre européen est un théâtre comme un autre, qui relèverait donc de la défense aérienne élargie. Un autre point de vue est possible, qui ferait de la protection du continent européen, contre les mêmes menaces que celles de la NMD américaine, une deuxième application du concept proposé par l'administration américaine. Les enjeux politiques, techniques et financiers sont évidemment différents et posent la question de la solidarité européenne.

En troisième lieu, une défense anti-missile balistique du continent européen est-elle possible? Elle est sans doute techniquement envisageable mais pose clairement des problèmes politiques distincts. A l'Europe dans son ensemble, dans sa position vis à vis des autres pays comme la Russie et la Chine et dans sa volonté de partager l'accès aux moyens d'alerte et de désignation. Aux nations européennes individuelles, dans leur position respectives vis à vis de la dissuasion nucléaire et de la défense anti-missile. Positions liées évidemment à leur géographie et à leur posture.

En quatrième lieu, quelle défense de théâtre en Europe? Elle n'est pas invraisemblable techniquement ; et aurait peu d'impacts déstabilisants. Les propositions russes y sont favorables. Mais les réponses nationales peuvent varier au cas par cas car la géographie commande la perception de la menace. De même, l'équilibre entre dissuasion nucléaire, défense anti-missile, contre-prolifération, dissuasion classique et rétorsion n'est pas apprécié de la même façon par tous.

En cinquième lieu, soulignons que la contrainte budgétaire peut avoir un impact déstabilisant entre les nations européennes. La défense anti-missile du théâtre européen est une arme plus politique que technique. Elle n'est prévue à ce jour dans aucune des enveloppes de programmation financière et ose à nouveau la question de la solidarité des nations européennes entre elles.

En résumé, seul le renoncement simultané à la dissuasion nucléaire et à une défense anti-missile serait déstabilisant pour l'Europe car il mettrait en évidence un maillon faible dans les libertés de manœuvre des gouvernements de l'Union face à une réelle possibilité de chantage. L'Europe ne menaçant personne, elle pourrait se doter de capacités anti-missiles sans effet sur la stabilité. En contradiction avec une solidarité européenne souhaitable, la différentiation entre les membres de l'Union se fera peut-être par la géographie et par la contrainte budgétaire.

 

Simon SERFATY

Centre for Strategic International Studies, Washington

&    Je crois que pour nous, Américains et Européens, il est à la fois trop tôt pour aborder le sujet de la défense antimissile, au risque de limiter notre analyse à cette seule question, et trop tard pour ne pas en parler.

D'abord, cette question ne doit pas se conjuguer au passé composé car elle n'a rien à voir avec la Guerre froide. C'est en fait un projet quasi visionnaire. Or jusqu'à présent, nul n'a qualifié George W. BUSH de visionnaire!

Néanmoins, nous nous trouvons actuellement dans une période d'après-guerre et d'après après-guerre. Après toute guerre, il faut s'occuper des Etats vaincus et dans l'après après-guerre, des puissances montantes. Certaines sont réelles et d'autres sont des puissances perturbantes. A la fin de cette seconde période, nous en affrontons les conséquences qui pourraient nous mener soit à une autre guerre, soit à une période d'accalmie. Nous n'avons pas bien géré nos relations avec la Russie à ce jour, mais nous avons ressenti la nécessité de nous adresser aux puissances montantes, que sont d'abord la Chine, mais aussi d'autres mégas Etats comme l'Inde et pourquoi pas l'Europe? Il y aura un monde pentagonal vers les années 2015-2020 qui comprendra surtout des mégas États et où les Etats-Unis seront presque petits.

Il existe aujourd'hui un consensus entre démocrates et républicains en faveur de la recherche d'une certaine défense, contre les Etats encombrants, voyous, contre les puissances montantes. Le passage d'une majorité à l'autre au Sénat pourrait être vu comme le renforcement - de façon assez paradoxale- de la position du secrétaire à la défense, Donald RUMSFELD qui s'entendait particulièrement mal avec le président de la Commission de défense, le sénateur WARNER et avec le chef de la majorité au Sénat.

L'administration Bush peut espérer mettre sur pied dans les deux années à venir le système décrit par David SMITH sans lequel il ne serait pas possible, par exemple, de déployer des forces américaines, que ce soit en Arabie Saoudite ou en direction de Taiwan. Il ne serait pas facile, non plus, pour les Etats-Unis, de rester la puissance globale qu'ils entendent demeurer.

On a très peu parlé du budget militaire américain et cela me permet de souligner que ce projet, à l'inverse des projets antérieurs, est tout à fait réalisable compte-tenu des fonds engagés. Les fonds sont là et le consensus politique aidant, il sera possible de s'engager dans les directions requises.

La liste des craintes présentée par M. BAUMEL me satisfait. La course aux armements, mais de quels pays? Qui va s'engager dans celle-ci à l'époque actuelle? La Chine fera ce qu'elle comptait faire de toutes façons et la Russie d'aujourd'hui n'est pas dans un état suffisant pour se lancer, à nouveau, dans une course qui l'a déjà épuisée et ruinée. M. BAUMEL soulignait aussi comme crainte éventuelle une querelle politique sur le traité ABM, et un dialogue reflétant une peur viscérale du danger de découplage. L'essence de ce projet de défense antimissile réside dans la vision que nous avons, les uns et les autres, des années à venir et du type de système sécuritaire que nous devrons affronter dans les années 2010 et 2020. Il faut conjuguer cette discussion au futur et examiner la nécessité de renforcer la dissuasion avec un volet défense applicable surtout du fort au faible ou au moins fort. Personne n'a dit que ce choix pour la défense antimissile se ferait aux dépens de la diplomatie, mais on a bien vu, au début des années 90, combien il était difficile de faire de la diplomatie sans avoir un outil militaire, non seulement disponible, mais avec une volonté politique derrière lui, pour l'employer.

Dans les années à venir, il faudra également éviter la déstabilisation avec un volet nucléaire renforcé, disponible alors surtout du fort au fort. Je dis "volet nucléaire" et non plus volet antimissile, parce que je crois que le NMD est seulement le premier volet d'un débat sur le rôle de l'arme nucléaire dans l'environnement sécuritaire des années 2010.

Je terminerai mon propos par l'Europe. Car avec quelle zone l'Amérique a-t-elle le plus de chances de s'entendre, si ce n'est l'Europe ? Et inversement? "Pour refaire l'Alliance, il faut faire l'Europe". L'Europe est en train de se faire. Cependant, la finalité de l'Europe ne sera pas complète sans une dimension transatlantique, afin que nous nous occupions ensemble des questions sécuritaires dans les années à venir. Alors, il nous sera possible de dire: "Pour être couvert, il faut suivre, pour suivre, il faut couvrir et le faire de façon conjuguée, Américains et Européens, dans ce contexte qui nous attend".

 

IGA(cr) Henri CONZE

    Je partage le sentiment pessimiste suivant de M. HUMMEL: "L'Europe aujourd'hui n'est pas politiquement mûre pour partager moyens, implantations, renseignements, etc." Je voudrais connaître la réaction de Simon SERFATY à ce sujet.

 

M. Simon SERFATY

    J'ai une conception totalement optimiste de l'Europe. Les historiens seront dans l'avenir absolument abasourdis par l'histoire de l'Europe au XXème siècle. Durant la première moitié de ce siècle, les tueries ont généré des hontes pour l'Histoire et la culture européenne. Durant la seconde moitié, les Etats européens ont changé leur Histoire. Ils ont appris, sans le savoir et sans le vouloir, à transformer des Etats nations en Etats membres. L'Europe est aujourd'hui plus unie, plus démocratique, plus influente, plus sûre, qu'elle ne l'a jamais été. C'est un espace civil, et nous avons, nous, Américains, de bonnes raisons d'être fiers de ce développement en Europe.

&#Nous avons évidemment quelques appréhensions sur le fait que cette Europe qui se complète, ne devienne soit un contrepoids, soit une contrepartie de la puissance américaine. J'aimerais croire et c'est dans ce sens que j'évoquais la dimension transatlantique comme finalité d'une Europe unie et forte, des Etats nations, qu'elle fera partie d'un système euro-atlantique qui nous permettra précisément d'agir dans ce contexte des années 2010 et 2020. Si le choix européen devait aller dans le sens du contrepoids, alors évidemment, il y aurait des tensions.

M. Xavier de VILLEPIN

Président de la Commission des Affaires Étrangères et de la Défense au Sénat

    Actuellement, la détermination très forte de l'administration BUSH contraste avec les nombreuses incertitudes subsistant autour du projet. Quelle en sera l'architecture ? Le système limité imaginé sous la présidence CLINTON sera-t-il abandonné, révisé ou complété? Fera-t-on appel à d'autres techniques d'interception, par exemple, en phase de propulsion ? Ces techniques sont-elles plus au point que le hit to kill, lui-même encore peu concluant ? Quel calendrier va être suivi ? Quels seront les coûts du futur système? Quel effort financier supplémentaire le Congrès voudra-t-il accepter ?

La NMD devient MD, mais concrètement, comment les alliés et amis vont-ils être associés ? Seront-ils eux aussi protégés ? Devront-ils accueillir des installations, participer financièrement au programme ? Quelle sera la part des défenses de théâtre dans le nouveau système ?

Jusqu'où veut-on aller dans le dialogue avec Moscou ? Le retrait du traité ABM est-il déjà décidé, ou souhaite-t-on trouver un accord sur des amendements ? Y aura-t-il un lien entre MD et réduction des arsenaux nucléaires ?

Sur toutes ces questions, nous ne disposons d'aucune réponse claire aujourd'hui. Ainsi, il existe un réel paradoxe entre la volonté des Etats-Unis de déployer la MD – qui ne fait plus de doute – et le fait que les perspectives ouvertes par George W. BUSH sont si vastes que les hypothèques politiques et techniques se sont multipliées. Et aucun scénario ne peut être exclu a priori ni dégagé.

Deuxièmement, sur les sujets tels que: la prolifération balistique, la défense anti-missiles et la dissuasion, il faut distinguer les vecteurs et les armes qu'ils délivrent (nucléaire, bactériologique, chimique, conventionnel). Les armes de destruction massive peuvent être délivrées autrement que par des missiles longue portée. Il n'en demeure pas moins qu'à plus ou moins longue échéance, la prolifération balistique pose problème. Un bouclier pour sanctuariser le territoire national est-il, pour autant, la réponse la plus efficace, compte tenu de l'improbabilité d'une protection absolue ? On comprend en revanche l'enthousiasme que peut susciter, chez les industriels, ce challenge technologique, qui mobilisera de considérables budgets de recherche et induira de multiples retombées.

D'autre part, la MD semble aujourd'hui un concept beaucoup plus politique que militaire. Les militaires auraient tendance à privilégier la TMD répondant au besoin concret de protection dans le cadre d'un conflit régional. L'administration BUSH a fait, quant à elle, prévaloir une approche essentiellement politique.

La MD semble aussi annoncer de profonds changements de doctrine qui pourraient se manifester par la réduction de l'arsenal nucléaire américain et la diminution du rôle de la dissuasion nucléaire, une nouvelle combinaison armes offensives/défensives, un désintérêt pour les instruments internationaux de non-prolifération, la volonté de resserrer les liens avec les alliés, rassemblés sous le parapluie américain. Dix ans après la chute du mur, la question du rôle nucléaire dans l'après Guerre froide est désormais de plus en plus clairement posée.

Enfin, à l'échelle internationale, le projet américain fait ombrage à tous les instruments internationaux de désarmement et de non-prolifération. Il traduit une défiance vis à vis des traités et entraîne un risque de démantèlement ou de dépérissement de ceux-ci, et un blocage de toutes les négociations internationales à la conférence sur le désarmement.

La Russie est partagée entre sa crainte de la dynamique MD qui, à moyen terme, peut affaiblir sa propre dissuasion, et la tentation, à travers un accord sur les ABM, d'obtenir quelques compensations, comme la réduction concertée et massive des arsenaux nucléaires. Sa contre-proposition de système pan-européen anti-missiles a pour but de se replacer dans le jeu : il s'agirait essentiellement de positionner, sur le territoire russe et à proximité des "États voyous", des systèmes de théâtre pouvant détruire les missiles en phase de propulsion. Pour la Russie, cela aurait un grand avantage : ses préoccupations sur la menace seraient prises en compte et les systèmes contre les missiles intercontinentaux n'auraient pas besoin d'être développés. Il s'agirait d'un système pan-européen, renforçant les liens Europe-Russie. Pour l'instant, les Etats-Unis s'appuient sur l'imprécision de cette proposition pour n'y voir qu'une diversion.

La Chine, déjà très hostile au projet CLINTON, se sent encore plus visée par ceux de l'administration BUSH. La perspective de voir, en mer du Japon ou en mer de Chine, des bâtiments américains équipés de systèmes antibalistiques ne peut que l'inquiéter en lui donnant le sentiment d'une modification, en sa défaveur, des équilibres régionaux.. C'est un facteur de tension pour toute l'Asie.

L'Europe est un peu désorientée face au projet américain, en raison du flou entretenu sur le projet et de la difficulté à appréhender tous ses effets sur le nucléaire, la Russie, l'Asie, les traités internationaux, les Etats préoccupants, l''OTAN et la PESD. Chaque allié est consulté individuellement, mais il n'y a pas de position commune. Il faut éviter toute prise de position précipitée et exiger que les propositions américaines soient plus précises, en apportant notamment des réponses à toutes les questions qui se posent. Il y aurait intérêt à ce que les européens se rassemblent autour de quelques idées fortes et qu'ils réfléchissent entre eux, et non sous la pression américaine, à la nature des menaces et aux moyens les plus appropriés pour les contrer. Enfin, il faut garder à l'esprit les objectifs de renforcement des capacités définis à Helsinki, qui doivent guider les choix d'équipement. n

 

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